PROGRES ET DEVENIR

On ne peut pas distinguer l'idée de Progrés de celle de Devenir comme deux choses différentes ou deux aspects différents d'un même concept. Le progrés est une idéologie, le devenir une conception philosophique. Le progrés dépend d'une mentalité déterminée dans la constitution, laquelle entre certains éléments culturels historiquement déterminés. Le devenir est un concept philosophique d'où peut être absent le progrés. D'où dans l'idée de progrés est sous entendue la possibilité de mesurer quantitativement et qualitativement le plus et le mieux. On suppose par conséquent une mesure "fixe" ou fixable mais cette mesure est donnée par le passé, par une certaine place du passé ou par certains aspects mesurables, etc.

Comment est née l'idée de progres? Cette naissance représente un fait culturel fondamental, important au point de faire époque. La naissance et le développement de l'idée de progrés correspondent à la conscience diffuse que l'on a atteint avec un certain rapport entre la société et la nature (y compris dans le concept de nature celui de hasard et d'irrationalité). Un rapport tel qu'il permet aux hommes dans leur ensemble d'être plus sur de leur avenir, de pouvoir concevoir "rationnellement" des plans embrassant l'ensemble de leur vie. Certes le progrés est une idéologie démocratique qui sert politiquement la formation des Etats constitutionnels modernes, pourtant on n'a pas perdu la foi dans l'idée de dominer rationnalement la nature et le hasard mais au sens "démocratique". C'est à dire que les porteurs officiels du progrés sont devenus incapables de conquérir cette domination parce qu'ils ont suscités des forces actuelles de destruction aussi dangereuses et angoissantes que celles du passé comme la "crise", le chomage,etc.

La crise de l'idée de progrés n'est donc pas une crise de l'idée elle même mais une crise des porteurs de cette idée qui sont devenus " nature" à dominer eux aussi.

La question particulière de malaise ou de bien être économique, considérés comme causes des réalités historiques nouvelles est un aspect partiel de la question des rapports de forces dans leurs divers degrés. Des nouveautés peuvent se produire soit parce qu'une situation de bien être est menacée par l'égoïsme mesquin d'un groupe adverse, soit parce que la misère est devenue intolérable et qu'on voit dans la vieille société ou une force capable de l'adoucir et de rétablir une situation normale avec des moyens légaux.

On peut dire que tous ces éléments sont la manifestation concrète des fluctuations de conjonctures de l'ensemble des rapports sociaux de force et que c'est sur la base de ces fluctuations de conjoncture que se fait le passage des rapports sociaux aux rapports politiques de force qui trouvent leur point culminant dans le rapport militaire décisif.

Une initiative politique appropriée est toujours nécessaire pour libérer la poussée économiques des entraves de la politique additionnelle, pour changer la direction politique de certaines forces qu'il est nécessaire d'absorber pour réaliser un bloc historique économique- politique nouveau, homogène, sans contradictions internes, et puisque deux forces semblables ne peuvent se fondre en un organisme nouveau que de deux manière: 1° Par une série de compromis ou 2° par la force des armes, par l'union sur le terrain d'une alliance ou par la subordination violente de l'une  à l'autre, la question est de savoir si on possède la force nécessaire et s'il est "productif" de l'employer.

Si l'union des deux forces est nécessaire pour en vaincre une troisième, le recours aux armes et à la violence (en admettant qu'on puisse en disposer) est une hypothèse méthodique, l'unique possibilité concrète est le compromis, car on peut user de la force contre ses ennemis, mais non contre une partie de soi-même qu'on souhaite assimiler rapidement et dont il faut obtenir la "bonne volonté" et l'enthousiasme.

L'histoire de l'industrialisme a toujours été une lutte continue contre l'élément "animalité" de l'homme, un processus ininterrompu, souvent douloureux et sanglant, de la soumission des instincts à des règles toujours nouvelles, toujours plus compléxes, plus rigides et à des habitudes d'ordres, d'exactitude, de précision qui rendent possibles les formes toujours plus complexes de la vie collective, conséquences nécessaires du développement de l'industrialisme. Chaque nouvelle façon de vivre dans la période où s'impose la lutte contre l'ancien est le résultat d'une compression mécanique; même les instincts doivent être dominés parce qu'ils sont encore trop "animaux" alors qu'ils ont été en réalité un progrés important sur les instincts antérieurs encore plus primitifs. L'exemple du Fordisme américain représente en ce sens l'ultime tentative s'inscrivant dans le processus par lequel l'industrie cherche encore à dépasser la loi de baisse tendancielle du taux de profit.

On ne peut nier le sens de la portée objective du phénomène américain qui a été aussi le plus grand effort collectif qui se soit manifesté pour créer avec une rapidité prodigieuse et une conscience du but à atteindre sans précédent dans l'histoire avec un type nouveau de travailleurs et d'hommes. Le but de la société américaine taylorisée était de développer, au plus haut degré chez les travailleurs, les attitudes machinales et automatiques, briser l'ancien ensemble de biens psycho-physique du travail professionnel qualifié qui demandait une certaine participation active de l'intelligence, de l'imagination et d'initiative du travailleur pour réduire les opérations de la production à leur seul aspect physique et machinal. C'est là la phase la plus récente d'un long processus qui a commencé avec la naissance de l'industrialisme. Phase plus intense et plus brutale que par le passé mais qui sera dépassée elle aussi par la création d'un nouvel ensemble de liens psycho-physiques d'un type différent à ceux antérieurs mais un type supérieur. Il produira inéductablement une sélection forcée, une partie de l'ancienne classe ouvrière sera impitoyablement éliminée du monde du travail et peut être du monde tout court.

Dans le "devenir" on a cherché à sauver ce qu'il y a de plus concrét dans le progrés, le mouvement et même le mouvement dialectique, également un approfondissement, parce que le progrés  est lié à la conception vulgaire de l'évolution. La nature humaine est le complexe des rapports sociaux qui inclue l'idée du devenir: l'homme devient, change continuellement avec le changement des rapports sociaux et parce qu'il nie l'homme en général. En fait, les rapports sociaux sont exprimés par différents groupes d'hommes dont chacun présuppose l'existence des autres, dont l'unité est dialectique, non formelle. La nature de l'homme c'est l'esprit, l'homme est l'histoire si justement on donne à l'histoire le sens de "devenir". La nature humaine se retrouve dans toute l'histoire du genre humain. Les crises historiques fondamentales ne sont pas déterminées par la crise économique car les crises économiques créent un terrain plus favorable à la diffusion de certains modes de penser.

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Date de dernière mise à jour : 04/02/2017

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