A PROPOS DE LA GUERRE DE 1914

La Guerre de 1914 a été un moment historique d'une indicible gravité et puisqu'on a versé tout le sang et détruit tant d'énergie, il faut faire en sorte de résoudre le maximum de questions que le passé a laissé sans solution, afin que l'humanité puisse reprendre sa route sans la voir encore barrée par tant de grisailles, de tristesses et d'injustices, et sans que son avenir puisse être encore prochainemment traversée par une nouvelle catastrophe qui exige encore, comme celle-ci, une formidable dépense de vie et d'activité.

Si cette guerre a vraiment tué une chose, c'est bien la vieille conception de la justice absolue qui s'impose d'elle-même et n'a besoin ni de canons ni de bayonnettes pour triompher. La guerre nous a rendue "sensible au monde". Nous nous sentions le monde? Avant on se contentait de "penser". On ne sentait que notre petit monde à nous; on participaient qu'aux douleurs, aux espoirs, aux volontés du petit monde dans lequel nous étions le plus directement plongé. Ce n'était pas un effort de pensée, pas non plus un énorme effort d'abstraction; on ne sentait pas que nous étions rattaché à une collectivité plus vaste. Nous étions des mystiques qui s'ignoraient. Tantôt nous donnions trop d'importance à la réalité de l'instant, aux évènements, tantôt nous ne leurs en donnions aucune. On vivait dans l'abstraction soit parce qu'on faisait d'un évènement l'essentiel de la vie, d'un évènement la réalité, soit parce  qu'on manquait totalement de sens historique et on ne savait pas voir que l'avenir plonge ses racines dans le présent et le passé et que si les hommes et les jugements des hommes peuvent procéder par bonds, doivent procéder par bonds, ce n'est pas le cas de la matière, de la réalité économique et morale. Maintenant la fusion est plus intime; nous voyons distinctement ce qui auparavant été incertain et vague. Nous voyons des hommes, des multitudes d'hommes là où  hier on arrivait à voir que des Etats ou quelques individus représentatifs. Un climat moral nouveau est créé: tout y est mouvant, instable,fluide. Mais les nécessités du moment sont pressantes, c'est pourquoi ce fluide a tendance à stagner; nous devons tout mettre en oeuvre pour que cette aventure spirituelle devienne un état de chose définitif.

Quatre ans de tranchées  et d'exploitation de leur sang ont radicalement changés la psychologie des paysans. Ce changement s'est produit particulièrement en Russie et cela a été une condition essentielle de la révolution. Ce que ne pouvait pas déterminer l'industrialisme avec son processus normal de développement a été produit par la guerre. La guerre a contraint les nations les plus arriérées du point de vue capitaliste et donc les moins dotées de moyens mécaniques, à enroler tous les hommes disponibles pour opposer des masses profondes de chair humaine aux instruments guerriers des Empires centraux. Pour la Russie, la guerre a signifié la prise des contacts d'individus jusqu'alors dispersés sur un très vaste territoire; elle a signifié une concentration humaine qui a duré sans interruption pendant des années et des années de sacrifice, avec le danger de mort toujours immédiat, sous une discipline égale et également féroce. Les effets psychologiques de telles conditions de vie collective prolongées pendant si longtemps ont été immenses et riches de conséquences imprévues. Les instincts individuels se sont émoussés, une âme commune, unitaire, s'est modelée; les sentiments se sont assimilés et il s'est formé une habitude de discipline sociale. Des liens de solidarité se sont noués qui autrement n'auraient été suscité que par des dizaines d'années d'expériences historiques et de luttes intermittentes. En quatre ans dans la boue et le sang des tranchées, un monde spirituel est né, avide de s'affirmer dans des formes et des institutions sociales permanentes et dynamiques.

On ne choisit pas  la forme de guerre qu'on veut: guerre de position ou de mouvement, à moins d'avoir d'emblée une supériorité écrasante sur l'énnemi. En soi, ce qui a couté en pertes humaines c'est l'obstination des états majors à ne pas vouloir reconnaitre que la guerre de position était "imposée" par les rapports généraux des forces qui s'affrontaient. La guerre de position  n'est pas en effet constituées exclusivement par les tranchées proprement dites, mais par tout le système d'organisation et d'industrie du territoire qui se trouve derrière l'armée en position. Et elle est imposée par le tir rapide des canons, des mitrailleuses, des mousquetons, par la concentration des armées en un point déterminée et aussi par l'abondance du ravitaillement qui permet  de remplacer rapidement le matériel perdu après un enfoncement et un repli. Un autre élément est la grande masse des hommes qui constitue les forces déployées, dont la valeur est très inégale et qui justement ne peuvent opérer qu'en tant que masse. On a vu comment sur le front oriental une chose était de faire une irruption dans le secteur allemand, autre chose dans celui du secteur autrichien. Dans le secteur autrichien, renforcé par des troupes allemandes choisies et commandées par des allemand, l'attaque de choc comme tactique avait finit par un désastre.

La guerre a renversée la position stratégique de la lutte de classe. Les capitalistes ont perdu leur position de force, leur liberté est limitée, leur pouvoir est annihilé. Jamais la poussée et l'enthousiasme révolutionnaire n'ont été plus fervents dans le prolétariat de l'Europe occidentale. Mais il semble que la conscience aussi exacte et lucide du but a atteindre  ne s'accompagne pas encore à l'heure actuelle d'une conscience aussi exacte et lucide des moyens adapatés à la réalisation d'un tel but. Les conditions arriérées de l'économie capitaliste d'avant guerre n'avaient pas permis la naissance et le développement de vastes et profondes organisations paysannes dans lesquelles les travailleurs des champs se seraient formés à une conception organique de la lutte des classes et à la discipline permanente nécessaire pour la reconstruction de l'Etat après la catastrophe capitaliste. Mais les conquêtes spirituelles réalisées pendant la guerre, les expériences de style communiste accumulées en quatre ans d'exloitations, de sang versé collectivement, au coude à coude dans les tranchées boueuses et sanglantes, peuvent être perdues si on ne réussit pas à insérer tous les individus dans des organismes de vie collective nouvelle, dans le fonctionnement et la pratique des quels les conquêtes puissent se solidifier, les expériences se développer et se complèter pour être dirigées consciemment vers le but historique concrét à atteindre.

Pendant la guerre, en raison des nécessités de la guerre, l'Etat Italien a intégré dans ses fonctions la réglementation de la production et de la distribution des biens matériels. Il s'est réalisé une forme de "trust" de l'industrie et du commerce, une forme de concentration des moyens de prodution et d'échange, une égalisaation des moyens d'exploitation des masses prolétariennes et semi- prolétariennes qui ont déterminées leurs effets révolutionnaires. La guerre a produit une configuration sociale qui aurait été la même si elle était découlée de la maternité du développement de la technique industrielle: le monopole du pouvoir et de la richesse reste entre les mains d'une minorité, non point sélectionnée au cours du long processus, mais choisie au hasard, souvent inapte et incapable, et les travailleurs sont concentrés en d'immenses communautés de douleur et d'attente.

Aprés la dissolution de l'Autriche et la prostration de l'Allemagne, les conditions dans lesquelles l'Italie capitaliste pouvait vivre et se développer ont disparues, le mythe de la guerre -l'unité du monde dans la société des nations - s'est révélé dans les modalités et dans la forme qui seules étaient possibles dans un régime de propriété privée et nationale: dans le monopole des globes que détiennent les Anglo- saxons et l'exploitation qu'ils en font.

La vie économique et politique des états est désormais étroitement contrôlée par le capitalisme anglo- américain. La guerre pour la liberté des peuples au sein des états et tous les états du monde sont devenus des états prolétaires ce qui s'ignifie qu'ils sont engloutis dans la totalité par le capitalisme anglo-américain.  L'Etat souverain indépendant est réduit à la condition de vassal du capitalisme international, l'ouvrier n'est plus autonome dans l'industrie, dans l'enceinte de l'usine car c'est de lui que dépend leur existence en tant que capitalistes. En devenant une zone d'influence, un monopole entre les mains d'étrangers, l'Etat national est mort. Le monde a été inculpé dans le sens où il s'est créé une hierarchie mondiale qui régente et contrôle avec des methodes autoritaires le monde tout entier. Ce qui est arrivé enfin c'est une concentration maximum de la propriété privée, le monde entier est devenu un Trust aux mains de quelques dizaines de banquiers, d'armateurs et grands industriels anglo-saxons.

La RUSSIE en guerre était vraiment la terre d'UTOPIE: avec des hommes dignes des hordes barbares. L'Etat a cru pouvoir livrer une guerre de technique, d'organisation, de résistance spirituelle que l' humanité de l'usine et la machine auraient cérébralement trempée. C'est la guerre qui était une utopie et la Russie sinistrée s'est désagrégée sous la tension  excessive de l'effort qu'elle s'était imposée et qui lui avait été imposée par un  ennemi aguerri. Mais les conditions suscitées artificiellement par  la puissance démesurée de l'Etat despotique ont eu, inévitablement, leurs conséquences; ces grandes masses d'individus socialement solitaires, rapprochées, concentrées dans un petit espace géographique, ont engendré des sentiments nouveaux, ont engendré une solidarité humaine encore jamais vue. La révélation de la force collective existante fut d'autant plus grande, le désir de conserver et de bâtir sur elle une société nouvelle fut d'autant plus irrésistible et acharnée que les masses s'étaient auparavant senties faibles dans leur isolement et s'étaient pliées au despotisme. En russie, la guerre a servie à rendre courage aux volontées. Elles se sont rapidement trouvées à l'unissson, à travers les souffrances accumulées en trois années, la famine était imminente, la faim, la mort, la mort par la faim pouvaient les cueuillir tous, broyer d'un coup des dizaines de millions d'hommes. Les volontées se sont mises à l'unisson, mécaniquement d'abord, activement et spirituellement après la première révolution.

C'est ainsi que sont nés sur le front russe les conseils de délégués militaires, c'est ainsi que les soldats paysans ont pu participer activement à la vie des soviets de Pétrograd, de Moscou, des autres centres industriels russes et ont pris conscience de l'unité de classe des travailleurs. A mesure que l'armée russe se démobilisait et que les soldats retournaient à leurs lieux de travail, tout le territoire de l'empire de la Vistule au Pacifique, s'est couvert d'un réseau sérré de Conseils, organe elémentaire de la reconstruction de l'Etat du peuple russe. Ils ont conçu l'Etat dans sa complexité grandiose, dans sa puissance démeusurée, dans sa construction compliquée. Ils ont conçu le monde non plus comme une chose d'une grandeur infinie à la façon de l'univers et d'une mesquine petitesse à la façon d'un clocher de leur village, mais dans sa réalité concrète d'Etats et de peuples, de forces et de faiblesses sociales, d'armées et de machines, de richesse et de pauvreté.

Marx avait pensé le prévisible, il ne pouvait pas prévoir la Guerre, où mieux il ne pouvait pas prévoir que cette guerre aurait la durée et les effets qu'elle a eu. Il ne pouvait pas prévoir que cette guerre en trois années de souffrances indicibles, de mesures indicibles, susciterait en Russie la volonté populaire collective qu'ellle a suscité. Les maximalistes ont été de ce moment d'expression spontanée- biologiquement nécessaire- pour que l'humanité russe ne sombre pas dans la plus horrible débâcle pour que l'humanité russe absorbé par sa propre  régénération ressente moins les impulsions du loup affamé et pour que la Russie ne devienne pas un charnier énorme de bêtes féroces qui s'entre dévorent.

Au début de la guerre je ne discutait pas du concept de neutralité (neutralité du  prolétariat bien entendu) lancé par la formule du PSI mais des modalité de cette neutralité. "Neutralité Absolue", cette formule a été utile lorsque dans la première période de la crise, les évènements nous avaient pris à l'improviste, relativement mal préparé que nous étions alors, à leur ampleur. Seule alors, une attitude dogmatique, intransigeante, pouvait s'opposer avec vigueur et sans faille aux premiers déferlements de passions et des interêts particuliers.

Passé ce moment de confusion du chaos initial, nous avons pu prendre nos responsabilités. Je ne suis pas de ces réformistes qui disent pas vouloir jouer "terne sec", mais qui laissent  aux autres le soins de jouer et de gagner. Je suis de ceux qui pensent que le prolétariat ne doit pas assister en spectateur impartial aux évènements en attendant notre heure tandis que les adversaires eux se préparent eux mêmes et préparent leur plateforme pour la lutte déclarée. Je vis, je suis un partisan, je crois comme HEBELL que " vivre veut dire être partisan". On ne peut être homme seulement, étranger à sa citée. Vivre c'est être citoyen et partisan. L'indifférence aboutie au parasitisme, à la lacheté, c'est pas la vie. C'est le poids mort de l'histoire. La lacheté agit vigoureusement dans l'histoire, elle agit, elle se fait fatalité. Cette fatalité qui semble dominer l'histoire n'est, en fait, rien d'autre que l'apparence illusoire de cette indifférence, de cet absentéisme. Plutôt que d'avoir le courage de se reprocher d'avoir été indifférent, septique, on préfère parler de la faillite des idées, d'échec définitif des programmes et autres balivernes de ce type. C'est pour eux une façon de se dégager de toute responsabilité. Les solutions qu'ils apportent demeurent magnifiquement stériles; ils se contentent d'une simple curiosité intellectuelle sans participer activement à la vie, sans aucun sens de leur responsabilité historique. Je suis partisans,je vis, je ne suis pas de ceux qui demeurent à regarder à leur fenêtre, tandis que le petit nombre se sacrifie, se saigne dans le sacrifice.

Comme les révolutionnaires, je conçois l'histoire comme une création de l'esprit, faite d'une série ininterrompue de trouées dans les autres forces actives et passives de la société, en préparant le maximun de conditions favorables pour la "trouée" définitive ( La Révolution) et pas en se contentant de la formule provisoire "neutralité absolue" mais en la transformant en " neutralité active et agissante", ce qui s'ignifie rendre à la vie de la nation son authentique et franc caractère de lutte de classe. C'est à ce prix que sera rétabli le dualisme des classes et que le PSI se liberera de toutes les incrustrations bourgeoises que la peur de la guerre a déposée sur lui.

Lorsque le socialiste-nationaliste Mussoloni avait dit à la bourgeoisie italienne: "allez où votre destinée vous appelle" c'est à dire si vous considérez qu'il  est de votre devoir de faire la guerre à l'Autriche, le prolétariat ne sabotera pas votre action". Pour moi quand il parlait de "votre destinée" il fallait entendre ce destin que, de part la fonction historique de la bourgeoisie, culmine dans la guerre, en apparaissant encore plus intensément après que le prolétariat en eut pris conscience, comme l'antithèse irréductible du destin du prolétariat. Ce n'était donc pas, selon moi, une embrassade générale que voulait Mussolini, pas une fusion de tous les partis dans l'unanimité nationale car sinon sa position aurait été anti- socialiste. De mon point de vu, ce qu'il voulait c'était que le prolétariat prenne clairement conscience de sa force de classe et de son potentiel révolutionnaire et qu'il reconnaisse que pour le moment il n'était pas suffisament mur pour assumer le timon de l'Etat pour faire la révolution. Voilà pouquoi je pensait que la neutralité absolue n'était qu'un sabotage, sabotage qu'acceptait avec enthusiasme la classe dirigeante. Pour moi la position mussolinienne n'excluait pas, mais présupposait que le prolétariat renonce à son attitude antagoniste pour qu'après l'echec ou la démonstration d'impuissance de la classe dirigeante, elle puisse se débarasser de celle-ci et s'emparer de la chose publique. C'était ce que du moins j'interprétais des déclarations un peu confuses de Mussolini ?.

A ce moment-là de gravité qu'était la guerre, je pensais que nous ne devions pas, sous couvert de neutralité absolue, abandonner, fusse qu'un seul instant, nous abandonner à une contemplation trop ingénue et à une renonciation boudiste à nos droits. Le prolétariat n'est pas un mécanisme qu'on pourrait  lancer avec le bouton de la neutralité absolue. Il est fait d'hommes qui possèdent une souplesse d'esprit et une fraicheur de sensibilité que la bourgeoisie amorphe et je m'en-foutiste est à mille lieues de seulement imaginer.

La souffrance qui suivra la paix ne pourra être supportée que lorsque les prolétaires sentiront qu'il dépend de leur volonté, de leur tenacité au travail, de la supprimer le plus rapidement possible.

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Date de dernière mise à jour : 07/08/2014