NOTES EXPLICATIVES

-Les notes explicatives  de GRAMSCI sur les écrits für Ewig des cahiers sont extraites des Lettres de Prison-

 

CONCERNANT LES THEMES :

Je suis obsédé par cette idée qu'il faudraitt faire quelque chose Fur Ewig selon une conception complexe de Goethe dont je me souviens qu'elle a beaucoup tourmenté notre PASCOLI ("Pour l'éternité" -Pascoli. Poésie "per sempre" dans les champi di Castel vecchio), etc. En somme, je voudrais suivant un plan préétabli, m'occuper intensémement et systématiquement de quelques sujets qui m'absorberaient et polariseraient ma vie intérieure. J'ai pensé jusqu'ici à quatre sujets et cela est déjà un indice que je n'arrive pas à me recuellir, à savoir:

1- une recherche sur la formation de l'esprit public en Italie au siecle dernier, en d'autres termes, une recherche sur les intellectuels italiens, leurs origines, leurs regroupements selon les courants de culture, leurs différentes façons de penser, etc, etc. Etudes suggestives au plus haut point, que je ne pourrais moi même qu'ébaucher dans ses grandes lignes, étant donné l'impossibilité absolue où je suis d'avoir à ma disposition l'immense masse de matériel qui serait nécessaire. Tu te souviens de mes pages très rapides et superficielles sur l'Italie méridionale et sur l'importance de B CROCE? Et bien, je voudrais développer largement la thèse que je n'avais alors qu'effleuré et la faire du point de vue "désintéressé" Fur Ewig.

2- une étude de linguistique comparée! rien de moins. Mais quoi de plus désintéressé et de plus Fur Ewig ? Il s'agirait, naturellement, de ne traiter que la partie méthodologique et purement théorique du sujet, partie qui n'a jamais été traitée complètemet et systèmatiquement du nouveau point de vue des néo-linguistiques contre les grammairiens ( l'un des plus grands "remords" intellectuels de ma vie est la douleur profonde que j'ai occasionné à mon bon professeur BARTOLI de l'université de Turin qui était persuadé que j'étais l'archange destiné à exterminer définitivement les "néo- grammairiens" car lui, qui était de la même génération que cette bandes de canailles, et lié par elle par des millions de fils académiques, il ne voulait pas aller dans ses formulations au delà d'une certaine limite fixée par les convenances et par la déférence due aux vieux monuments funéraires de l'érudition.

3- une étude sur le théâtre de PIRANDELLO et sur la transformation du goût théâtral italien que Pirandello représente et qu'il a contribué à déterminer.

Sais-tu que j'ai, bien avant ADRIANO TILGHER, découvert et contribué à populariser le théâtre de Pirandello. J'ai suffisament écrit sur Pirandello de  1915 à 1920 pour composer un petit volume de 200 pages et mes affirmations d'alors étaient originales et sans précédent. Pirandello était ou aimablement supporté ou ouvertement tourné en dérision.

4- Un essai sur les romans feuilletons et le goût populaire en littérature. -L'idée m'est venue en lisant la nouvelle de la mort de SERAFINO RENZI, premier acteur d'une troupe d'art dramatique qui jouait de  ces drames populaires qui sont l'équivalent théâtral des romans feuilletons et en me souvenant du plaisir que je prenais chaque fois que j'allais l'écouter, car le spectacle était double : l'émotion, les passions qu'il déchainait ; la participation du public populaire n'était assurément pas le spectacle le moins intéressant.

Que dis-tu de tout cela? Au fond, à y regarder de près, il y a une certaine homogénéité entre ces quatre sujets: l'esprit populaire créateur dans ses différentes phases et ses différents degrès de développement et phases dans des mesures égales à la base de chacun d'eux.

-Lettre à TANIA 19 MARS 1927-

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CONCERNANT LA PSYCHOLOGIE POPULAIRE:

Si j'en avais la possibilité, j'accumulerais des centaines et des milliers de fiches sur quelques thèmes de la psychologie populaire la plus répandue. Par exemple : Comment est né le mythe du "rouleau compresseur russe" de 1914; dans ces romans on trouve par centaines des indications sur cette question, ce qui veut dire qu'il existait tout un système de croyances et de craintes enracinées dans les grandes masses populaires et qu'en 1914 les gouvernements imposaient ce qu'on pouvait appeler leurs campagnes nationalistes d'agitation. On trouve de même des centaines d'indications sur la haine du peuple français contre l'Angleterre, haine liée à la tradition paysanne de la guerre de cent ans, du supplice de Jeanne d'ARC, et aussi aux guerres et à l'éxil de NAPOLEON. Que ces paysans français, sous la Restauration aient cru que Napoléon descendait de la pucelle, n'est-ce pas extrêmement intéressant ? Comme tu le vois, je fouille même dans les rebuts. Il faut dire que je tombe de temps en temps sur un livre intéressant. Je suis en train de lire en ce moment :"l'église et la Bourgeoisie" tome 1er 300 pages  des "origines de l'esprit bourgeois en France".d'un certain GROETHUYEN. L'auteur que je ne connais pas, mais qui doit être un adepte de l'école sociologique de PAULHAN a eu la patience d'analyser minutieusement les recueils de sermons et de livres de dévotions sortis avant 1789 pour reconstituer les points de vue, les croyances, les comportements de la nouvelle classe dirigeant Française en formation. J'ai au contraire éprouvé une grande désillusion intellectuelle avec le livre d'HENRI MASSIS "défense de l'Occident" qui fait tant de bruit. Je crois que FILIPPO CRISPOLITI ou GIBERTO MARTINE auraint écrits un livre moins pesant s'ils en avaient eu l'idée. Ce qui me fait rire c'est que MASSIS, qui a une peur bleue que l'idéologie asiatique de TANGINE et de GANDHI ne détruise le rationnalisme catholique Français, ne s'apperçoit pas que Paris est devenue pour moitié une colonie de l'intellectualisme sénégalais et que le nombre de métis se multiplie en France.

On pourrait s'amuser à soutenir que si l'Allemagne est la tête de pont de l'asiatisme idéologique, la France est la marche de l'Afrique ténébreuse et le Jazz-band la première molécule d'une nouvelle civilisation Euroafricaine.

A BERTI   8 Aout 1927 -

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CONCERNANT MACHIAVEL :

Au moment de la commémoration du centenaire de MACHIAVEL, j'ai lu tous les articles publiés par les cinq quotidiens que je lisais à ce moment là (22 juin 1927).

Ce qui m'a frappé, c'est le fait qu'aucun de ceux qui ont écrit à l'occasion du centenaire n'ait mis les livres de Machiavel en rapport avec le développement des ETATS dans toute l'Europe pendant la même période historique. Fourvoyés par le problème de jugement moral de ce qu'on appelle le "Machiavélisme", ils n'ont même pas vu que Machiavel a été le théoricien des Etats nationaux organisés en monarchie absolue, c'est à dire que de son côté, en Italie, il formulait théoriquement ce qu'en Angleterre était énergiquement accompli par Elisabeth, en Espagne par Ferdinand le catholique, en France par Louis XI et en Russie par Ivan le Terrible, même si pour sa part il n'en eut pas connaissance et ne put avoir connaissance de certaines des expériences nationales qui représentaient en Italie le problème historique de l'époque, problème que Machiavel eut le génie de percevoir et d'exposer systèmatiquement;

A TANIA 14 Novembre 1927-

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CONCERNANT CROCE :

J' ai reçu "Teoria e Storia della Storiographia italiana nel secolo XIX" de CROCE et l'autre "Téoria et storia della Storiografia"; les deux ouvrages se complètent en un certain sens et il convient peut-être de les relire ensemble, mais du point de vue "pénitentiaire" celui que j'ai reçu n'est pas le meilleur. L'autre contient, en plus d'une synthèse de tout le système philosophique de Croce, une véritable révision de ce système philosophique et peut donner lieu à de longues méditations (d'où son inutilité proprement pénitentiaire)

A TANIA 12 Décembre 1927-

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CONCERNANT LA GRAMMAIRE:

Désormais j'ai abandonné le projet d'écrire (par force majeure étant donné l'impossibilité qui m'est faite de disposer du matériel nécessaire pour écrire) une dissertation ayant pour sujet et pour titre: "Cette table ronde est carré" qui, je pense, aurait pu devenir un modèle pour des travaux intellectuels en prison, présent et à venir.

La question, hélas, restera sans solution un bout de temps encore et j'en éprouve une certaine contrariété. Mais je t'assures que la question existe et à déjà été discutée et traitée dans quelques centaines de mémoires académiques et d'opuscules polémiques. Et ce n'est pas une question insignifiante si tu songes qu'elle revient à : " qu'est-ce que la grammaire?" et que chaque année, dans tous les pays du monde, des millions et des millions de grammaires sont avidement dévorées par des millions et des millions de spécimens de la race humaine, sans que ces malheureux aient une conscience exacte de l'objet qu'ils dévorent.

Je ne te développerais pas, même shématiquement, mon argumentation étant donné le caractère relativement public de ma correspondance, afin qu'elle n'arrive pas jusqu'à quelques étudiants à la recherche d'un sujet de thèse de philologie et que je sais dépossédé de la juste célébrité que je me propose d'acquérir par mes élucubrations.

A TANIA 12 Décembre 1927-

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CONCERNANT LES INTELLECTUELS :

Je revois toutes les vieilles revues accumulées depuis quatre ans pour prendre des notes sur les sujets qui m'intéressent le plus et naturellement cela me prend une bonne partie dela journée, parce que les notes érudites sont accompagnées de renvois, de commentaires, etc. Je me suis arrêté à trois ou quatre sujets principaux dont l'un est celui de la fonction cosmopolitique qu'ont exercés les intellectuels italiens jusqu'au XVIIIe siècle et qui par ailleurs se subdivise en plusieurs parties :

-La Renaissance et Machiavel, etc. Si j'avais la possibilité de consulter le matériel nécessaire, je crois qu'il y aurait un livre très intéressant à faire, et qui n'existe pas encore; je dis livre, je devrais dire l'introduction à un certain nombre de travaux monographiques, parce que la question se présente diversement aux différentes époques et selon moi, il faudrait remonter au temps de l'empire romain. En attendant, j'écris des notes, ne serait-ce que parce que la lecture de la documentation relativement réduite que j'ai me fais me souvenir de vieilles lectures du passé. Dailleurs, la chose n'est pas entièrement nouvelle pour moi car il y a dix ans j'ai écrit un essai sur la question de la langue selon MANZONI et cela m'a demandé un certain nombre de recherches sur l'organisation de la culture italienne, depuis que la langue écrite ( ce qu'on appelle le moyen latin, c'est à dire le latin écrit de 400 avant JC à 1300)  s'est détachée complètement de la langue parlée par le peuple, qui, avec la fin de la centralisation romaine, s'est fragmentée en une infinitée de dialectes. A ce moyen latin succéda la langue savante, vulgaire dans son lexique, mais non dans sa phonologie et moins encore dans sa syntaxe qui fut calquée sur le latin. Ainsi continua à exister une double langue, la langue populaire et dialectale, et la langue savante, c'est à dire celle des intellectuels et des classes cultivées. MANZONI lui même, dans la deuxième version des "promessi" sposi et dans ses écrits sur la langue italienne, ne tint compte en réalité que d'un seul aspect de la langue, tant il est vrai que l' anglais, bien qu'il possède plus de 60% de mots latins et néo latins, est une langue germanique, alors que le roumain bien qu'il possède plus de 60% de mots slaves, est une langue néo-latines, etc. Comme tu vois, le sujet m'intéresse tant que je ne suis laissé entrainer par les revues.

A tania 17 Novembre 1930 -

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CONCERNANT BENEDETTO CROCE :

Dans la "nuova Italia" dirigée par le pofesseur LUIGI ROSSO, on parle de la coutoise discussion qui a eu lieu au congrès international de la philosophie qui s'est tenu récemment à OXFORD entre Benedetto CROCE et LOUNATCHARSKI à  propos de la question suivante:

-Existe-t-il ou peut-il exister une doctrine esthétique du matérialisme historique?

La lettre est peut-être de Croce lui même ou du moins de l'un de ses disciples et elle est curieuse. Il me semble que Croce ait répondu à une communication de Lounatcharski en prenant un certain ton paternel, mi-protecteur, mi -ironique, au grand amusement du congrés. D'après cette lettre, il apparait aussi que Lounatcharski aurait ignoré que Croce s'est beaucoup occupé du matérialisme historique et qu'il a beaucoup écrit sur le sujet, et que de toute façon il est extrêment informé sur toute cette question, ce qui parait bizarre parce que les oeuvres de Croce sont traduites en Russe et que Lounatcharski connait l'italien correctement.

D'après cette lettre, il apparait aussi que la position de Croce à l'égard du matérialisme historique est complètement différente de ce qu'elle était jusqu'à ces dernières années. Aujourd'hui, Croce soutient rien moins que le matérialisme historique marque un retour au vieux théologisme...médiéval, à la philosophie pré-kantienne et prè-cartesienne; chose incroyable et qui laisse supposer qu'avec son olympienne sérénité, il commence lui aussi à somnoler trop souvent, plus souvent que cela n'arrivait à HOMERE.

Je ne sais s'il écrira quelque mémoire particulier sur cette question, ce serait très intéressant et je crois qu'il ne serait pas difficile de lui répondre en prenant dans ses oeuvres, elles mêmes, les arguments nécessaires et suffisants. Je crois que Croce a eu recours à une astuce polémique toute à fait transparente et que son jugement, plutôt qu'un jugement historico-philosophique, n'est rien d'autre qu'un acte de volonté, c'est à dire qu'il a une fin pratique que beaucoup de soit-disant théoriciens du matérialisme historiques soient tombés dans une position philosophique semblable à cette du théologisme médiéval et aient fait de la "structure économique" une espèce de "Dieu commun". C'est peut-être démontrable, mais qu'est-ce-que cela signifierait ? Ce serait comme si, parlant des superstitions des paysans bergamasques, la position de Croce à l'égard du matérialisme historique me parait semblable à celle des hommes de la Renaissance à l'égard de la réforme Luthérienne: " là où pénêtre LUTHER, la civilisation disparait" disait ERASME, et pourtant les historiens, et Croce lui-même, reconnaissent l'origine de toute la philosophie et de l'autre la civilisation moderne, la philosophie de Croce comprise.

L'homme de la Renaissance ne comprenait pas qu'un grand mouvement de rénovation morale et intellectuelle, dans la mesure où il s'incarnait dans les vastes masses populaires, comme il advint pour lluthéranisme, ait pu revêtir, immédiatement, des formes grossières et même superstitieuses et que cela était inévitable du fait même que c'était le peuple allemand et non une petite aristocratie de grands intellectuels qui étaient le protagoniste et le porte-drapeau de la réforme.

A TANIA le 1er Décembre 1930 -

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CONCERNANT MACHIAVEL:

Peut-on dire que Machiavel a été "mercantiliste" sinon dans le sens qu'il aurait consciemment pensé en mercantiliste, du moins dans le sens que sa pensée politique correspondait au mercantilisme, c'est à dire qu'il disait en langage politique ce que les mercantilistes disaient en termes de politique économique ?

Ne pourrait-on soutenir, même dans le langage politique de Machiavel ( surtout dans "l'art de la guerre"), et pointer là le premier germe d'une conception physiocratique de l'Etat et que pour cette raison (et non dans le sens extérieur de FERRARI et même de FISCOLO) on peut le considérer comme un précurseur des jacobins français?

A TANIA le 14 Mars 1932-

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CONCERNANT CROCE :

Quels sont les intérêts culturels aujourd'hui prépondérants dans l'activité littéraire et philosophique de CROCE et ses intérêts sont-ils de caractère immédiat, ou de portée générale et répondant à des exigences plus profonde que des exigences nées de passions du moment? La réponse n'est pas douteuse, l'activité de Croce a des origines lointaines et date précisément du temps de la guerre. Pour comprendre ses derniers travaux, il est nécessaire de revoir ses écrits sur la guerre réunis en 2 volumes. Je n'ai pas ces 2 volumes, mais j'ai lu ses écrits au fur et à mesure de leur publication. Leur contenu essentiel peut-être brièvement résumé ainsi:

la lutte contre le sens donné à la guerre sous l'influence de la propagande Française et maçonnique pour qui la guerre devient une guerre de civilisations, une guerre du type "croisades" avec le déchainement des passions populaires, ayant un caractère de fanatisme religieux. Après la guerre vient la paix, c'est à dire non seulement une nouvelle collaboration des peuples doit succéder au conflit, des regroupements de temps de paix et il n'est pas dit que ces deux coïncident ; mais comment cette nouvelle collaboration générale et particulière serait-t-elle possible si un critère immédiat de politique utilitaire devient un critère immédiat de politique utilitaire, devient un principe universel catégorique? Il faut donc que  les principes intellectuels résistent à ces formes irrationnelles de propagande et sans affaiblir pour autant leur pays en guerre, résistant à la démagogie et souvent à l'avenir.

Croce voit toujours dans le moment de paix le moment de guerre et dans le moment de guerre le moment de paix et il emploie son activité à empêcher que soit détruite toute possibilité de méditation et de compromis entre les deux moments. Pratiquement, la position de Croce a permis aux intellectuels allemands ; donc l'activité de Croce a servi l'Etat italien, après guerre quand, pour des raisons les plus profondes de l'hstoire nationale ont conduit à la cessation de l'alliance militaire franco-italienne par suite du rapprochement avec l'Allemagne. Si bien qu' au sens où l'entendent les partis, est devenu Ministre de l'instruction publique dans le gouvernement GIOLITTI (1920-21), mais la guerre est-elle finie ? Et en a t-on fini avec l'erreur d'élever indûment des critères particuliers de politique immédiate aux rangs de principes généraux ; a-t-on fini de dilater les idéologies au point d'en faire des philosophies et des religions? Certainement pas: donc la lutte intellectuelle et morale continue, les intérêts demeurent encore vivaces et actuels, et il ne faut pas abandonner le combat.

La deuxième question est celle de la position accupée par Croce dans le domaine de la culture mondiale. Avant-guerre, Croce jouissait déjà d'une très grande estime auprès des groupes intellectuels de tous les pays. Ce qui est intéressant c'est que, malgré l'opinion courante, sa réputation était plus grande dans les pays anglo-saxons qu'en Allemagne ; les éditions de ses livres, en traduction anglaise, sont extrêment nombreuses, plus nombreuses qu'en Allemand ou en Italien. Croce, comme cela apparaît dans ses écrits, a une haute idée de sa position de leader qu'il occupe dans la culture mondiale, des responsabilités et des devoirs qu'elle comporte. Il est évident que ses écrits supposent un public mondial d'élite.

Il faut se souvenir qu'au cours des dernières années du XIXe siècle, les écrits de Croce sur le thème de l'histoire ont fournis des armes intellectuelles aux deux plus importants mouvements de "révisionisme" de l'époque, celui d'EDOUARD BERNSTEIN en Allemagne et celui de SOREL en France. BERNSTEIN, lui même, a écrit qu'il a été amené à réélaborer toute sa pensée philosophique et historique après avoir lu les essais de Croce. Le lien intime intéressant Sorel à Croce était connu, mais ce qui a fait apparaître à quel point ce lien était profond et tenace, c'est surtout la publication des lettres de Sorel qui se montre souvent, étonnament subordonné à Croce sur le plan intellectuel. Mais Croce a poussé encore plus loin son activité"revisionniste", surtout pendant la guerre et particulièrement après 1917. La nouvelle série d'essais sur la théorie de l'histoire commençé après 1910 avec le mémoire "Croche, storie e falsa storie" et va jusqu'au denier chapître de la "storia dela storgrafia italiano nel sécolo XIXe" aux essais sur la science politque et à ses dernières manifestations littéraires armi lesquelles"la storia dell Europa" comme il ressort du moins du chapître que j'ai lus. Il me semble que Croce tient par dessus- tout à cette position de leadeur mondialiste du révisionnisme et que pour lui c'est la meilleure part de son activité actuelle. Dans une brève lettre écrite au professeur CORRADO BARDA GALLO et publié dans la revue "Nuova Revista Storica", en 1928 ou 1929, il dit, explicitement, que toute l'élaboration de sa théorie de l'Hitoire comme hsitorico-politique (c'est à dire toute ou presque toute son activité de penseur pendant vingt ans environs) est destinée à approfondir son révisionnisme d'il y a quarante ans.

A TANIA le 18 avril 1932 -

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Il me semble qu'un problème très intéressant est celui qui porte sur les raisons du grand retentissement qu'a connu l'oeuvre de Croce : cela n'arrive pas d'ordinaire aux philosophes de leur vivant et surtout ce retentissement ne s'étend pas très fréquemment en dehors des cercles académiques. Une de ces raisons me semble tenir à son style. On dit de Croce qu'il est le plus grand prosateur italien après Manzoni. Cette affirmation me semble exacte à ceci près : la prose de Croce n'est pas issue de Manzoni mais bien des plus grands écrivains en prose scientifique et tout particulièrement de Galilée. La nouveauté de Croce, pour ce qui est du style, tient dans le domaine de la pose scientifique à sa capacité d'exprimer avec une grande simplicité et en même temps avec vigueur une matière qui chez les autres écrivains, se présente habituellement sous une forme confuse, obscure, forcée, prolixe. Son syle littéraire est conforme à son style de vie morale, une attitude que l'on peut appeler Gothérienne, faite de sérénité, de mesure, d'assurance imperturbable. A une époque où tant de gens perdent la tête et tatonnent au milieux de sentiments apocalyptiques de panique intellectuelle, Croce devient un point de référence où l'on peut pousser une force intérieure, à cause de sa certitude inébranlable que le mal méthaphysique ne peut l'emporter et que l'histoire est rationnalité. Il faut en oûtre tenir compte du fait que pour beaucoup de gens la pensée de Croce ne se présente pas comme un système phylosophique compact et par la même difficilement assimilable. Il semble que la plus grande qualité de Croce a toujours été celle-ci : faire passer sans pédantisme sa conception du monde dans toute une série de brefs écrits où la philosophie se présente sans médiation et est assimilée comme bon sens et sens commun. Ainsi, les solutions à une foume de questions finissent-t-elles, une fois devenues anonymes, par circuler et pénétrer dans les journaux et dans la vie de chaque jour, si bien qu'il y a une grande quantité de "Crociens" qui s'ignorent et qui, à la limte, ne savent même pas que Croce existe. De la même façon, chez les écrivains catholiques à pénétrer une certaine quantité d'éléments idéalistes dont ils cherchent aujourd'hui, en vain, à se libérer dans leur tentative de présenter le Thomisme comme une conception se suffisant à elle même et répondant aux exigences intellectuelles du monde moderne.

A TANIA  Le 25 avril 1932 -

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Pour ce qui est du shema sur les "intellectuels italiens", le point de vue où je me place pour étudier le problème change parfois. Il est peut-être encore tôt pour résumer et en faire une synthèse. Il s'agit d'une matière encore à l'état fluide, qui devra subir une élaboration ultérieure. Dans quelques temps j'aurais besoin des oeuvres complètes de Machiavel.

Je peux encore noter quelques remarques comme point de repères en vue d'une étude sur le livre de Croce ( que je n'ai pas encore lu en volume) même si ces notes sont un peu décousues, je pense qu'elles pourront également t'être utiles.

J'ai déjà parlé de la grande importance que Croce attribue à son activité théorique de révisionniste et comment de son propre aveu, tout son travail de penseur, au cours de ces vingt dernières années, a eu pour but de compléter la révision jusqu'à en faire une liquidation. Comme révisionniste, il a contribué à susciter le courant de l'histoire économico-juridique (qui sous une forme atténuée, est aujourd'hui encore représentée surtout par l'académicien GIOA CHINO VOLPE) ; aujourd'hui il a donné une forme littéraire à cette histoire qu'il appelle ethico-politique et dont la "storia d'Europa" devrait être et devenir le paradigme. En quoi consiste l'innovation apportée par Croce, a-t-elle la signification qu'il lui attribue et surtout a-t-elle la valeur "liquidatrice" qui lui accorde ? On peut dire de façon concrète que Croce dans l'activité historico-politique met l'accent uniquement sur ce qu'en politique on appelle le moment de "l'hégémonie" du consensus, de la direction culturelle, pour le distinguer du moment de la force, de la contrainte, de l'intervention législative et étatique ou policière. En vérité, on ne voit pas pourquoi Croce croit que sa conception de la théorie de l'Histoire est capable de liquider, définitivement, toute la philosophie de la Praxis - il est arrivé précisement qu'au moment même où Croce mettait au point cette prétendue massue, la philosophie de la praxis était chez les plus grands théoriciens modernes, élaborée dans le même sens, et qu'au moment de "l'hégémonie" ou de la direction culturelle était justement systématiquement revalorisée par opposition aux conceptions mécanistes et fatalistes de l'économisme. Mieux encore : on a pu affirmer que le trait essentiel de la philosophie de la praxis la plus récente tient précisément au concept historico-poltique d'Hégémonie. Il semble donc que Croce n'est pas cup-to date dans ses recherches et dans la bibliographie de ses études préférées ou bien qu'il a perdu sa capacité d'orientatation critique. A ce qui me semble, ses informations se basent, essentiellement, sur un livre exécrable d'un journaliste Viennois: Fulöp MILLER. Ce point devrait-être développé dans toute son ampleur et en détail, mais un essai très long serait nécessaire.

A TANIA Le 2 mai 1932 -

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L'Histoire de CROCE est-elle au bout du compte historico-politique ? Il me semble qu'elle peut être appelée autrement que "spéculative" ou "philosophique" et non éthico-politique et c'est par là, et non par son caractère ethico-politique qu'elle s'oppose au matérialisme historique. Une histoire éthico-politique n'est pas exclue du matérialisme historique, en tant qu'elle est histoire du moment "hégémonique" alors qu'en est  exclue l'histoire " spéculative", de même que toute philosohie qu'il a voulu libérer la pensée moderne de toute trace de transcendance, de théologie et donc de méthaphysique au sens traditionnel ; et poursuivant dans cette direction, il en est même arrivé à nier la philosophie comme système précisément parce que dans l'idée de système se trouve un résidu théologique. Mais sa philosophie est une philosophie "spéculative" et en tant que telle; elle est tout à fait dans le prolongement de la transcendance et de la théologie, mais avec un langage historiciste. Croce est tellement plongé dans sa méthode et dans son langage spéculatif qu'il ne peut juger qu'en fonction de ceux-ci. Quand il écrit que dans la philosophie de la praxis la structure est comme un Dieu caché, cela serait vrai si la philosophie de la praxis était une philosophie spéculative et non un historicisme absolu, libéré vraiment et non seulement verbalement de tout résidu transcendatiel et théologique.

-Une autre observation qui concerne plus directement la conception et la composition de la "storia d'Europa"est liée à ce premier point : Peut-on imaginer une histoire unitaire de l'Europe qui commence en 1815, c'est à dire à la Restauration? Si on peut écrire une histoire de l'Europe conçue comme formation d'un bloc historique, celle-ci ne peut exclure la Révolution Française et les guerres Napoléonnienes, qui du bloc historique européen constituent la prémisse "économico-juridique", le moment de la force et de la lutte. Croce isole le moment suivant, celui où les forces précédemment déchainées se sont "équilibrées, cathartisées" pour ainsi dire, fait de ce moment un fait en soi et construit son paradigme historique. Il avait procédé de même dans "storia d'Italia" en commençant en 1870, il négligeait le moment de la lutte, le moment économique au profit d'une apologétique du moment éthico-politique pur, comme si ce dernier était tombé du cel. Croce, avec naturellement toutes les habiletées et les ruses du langage critique moderne a donné naissance à une nouvelle forme de l'histoire rhétorique dont la forme actuelle est précisement l'histoire spéculative.

- Cela parait encore mieux si l'on examine le concept "historique" qui est au coeur du livre de Croce, c'est à dire le concept de "liberté"; Croce, en contradiction avec lui même, confond la "liberté" comme principe philosophique au concept spéculatif de la liberté comme idéologie, c'est à dire, instrument pratique de gouvernement, élément d'unité morale hégémonique. Si toute l'histoire est l'histoire de la liberté, c'est à dire, l'esprit qui se crée lui même (et dans ce langage liberté égale esprit, esprit égale histoire et histoire égale liberté), pourquoi seule l'histoire européenne du XIXe siècle serait-elle histoire de la liberté ?

Ce ne sera donc pas une histoire de la liberté au sens philosophique, mais de l'auto- conscience de cette liberté et de la diffusion de cette auto-coscience sous la forme d'une religion dans les couches intellectuelles et d'une superstition dans les classes populaires se sentent unis à ces intellectuels, qui sentent qu'elles participent à un boc politique dont les intellectuels sont les porte-drapeaux et les prêtres. Il s'agit donc d'une idéologie, c'est à dire d'un instrument pratique de gouvernement et il faudra étudier la base pratique sur laquelle elle se fonde. La "liberté" comme concept historique est la dialectique même de l'histoire et n'a pas de "représentants" pratiques distincts et individualisés. L'Histoire était liberté même dans les satrapies orientales, tant il est vrai qu'alors aussi il y avait "mouvements" historiques et que ces satrapies se sont écroulées. En somme, il me semble que les mots changent, les mots sont peut-être bien dits, mais les choses ne sont même pas effleurées.

- Il me semble que la "critica fascista" a formulée dans un article, bien que de façon non explicite, une critique juste en observant que dans 20 ans, Croce voyant le présent en perspective, pourra trouver sa justification historique en tant que processus de liberté. D'ailleurs, si tu te souviens du problème que j'avais abordé, c'est à dire mes remarques sur l'attitude de Croce pendant la guerre, tu comprendras mieux son point de vue en tant que "prêtres" de la religion historiciste moderne; Croce vit la thèse et l'antithèse du processus historique et insiste sur l'une ou l'autre pour des raisons "pratiques" car dans le présent il voit l'avenir et se préoccupe autant de celui-ci que du présent. A chacun son rôle : aux "prêtres" celui de sauvegarder l'avenir. Au fond, il y a une bonne dose de cynisme moral dans cette conception "éthico-politique"; c'est la forme actuelle du machiavelisme.

A TANIA Le 9 mai 1932-

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 CONCERNANT RICARDO :

Peut-on dire que RICARDO a eu une importance non seulement dans l'histoire de la science économique où il est certes du tout premier ordre, mais aussi dans l'histoire de la philosophie ? Et peut-on dire que Ricardo a contribué à inciter les premiers théoriciens de la philosophie de la praxis à dépasser la philosophie Hégélienne et a élaborer un nouvel historicisme, débarassé de toute trace de logique spéculative ?

Il me semble que l'on pourrait essayer de démontrer cette thèse et que cela vaudrait la peine. Je pars de deux concepts fondamentaux pour la science économique de "marché déterminé" et de "loi de tendance"que l'on doit, me semble-t-il, à Ricardo et je raisonne ainsi :

-N'est-ce pas sur ces deux concepts qu'on s'est fondé pour réduire la conception "immanentiste" de l'histoire exprimée en un langage idéaliste et spéculatif par la philosophie classique allemande - à une "immanence" réaliste immédiatement historique dans laquelle la loi de causalité des sciences naturelles a été débarassée de ce qu'elle comportait de mécaniste et de synthétiquement identifiée du raisonnement dialectique de l'Hégelianisme ?

-Toute cette suite de réflexions paraît peut-être encore un peu confuse, mais il m' importe précisement qu'elle soit comprise dans son ensemble, fut-ce approximativement, car il suffit de savoir si le problème a été entrevu et étudié par quelques spécialistes de Ricardo. Il faut rappeler que Hégel lui même a, dans d'autres cas, vu ces liens nécessaires entre des activités scientifiques différentes et même entre activités scientifiques et activités pratiques. C'est ainsi que dans ses "leçons d'histoire de la philosophie" il a trouvé un lien entre la révolution Française et la philosophie de Kant, de Fichte et de Schelling, et a dit que ces" deux peuples seulement, les Allemands et les Français, quelque opposés qu'ils soient entre eux, et même justement à cause de leur opposition, ont pris part à la grande époque de l'histoire universelle" de la fin du XVIIIe siècle et du début du XIX e  étant donné qu'en Allemagne le nouveau principe "a fait irruption comme "esprit et concept" tandis qu'en France il s'est développé comme "réalité effective". D'après la "Sainte famille" on voit comment ce lien mis en évidence par Hégel entre activité politique Française et l'activité philosophique allemande a été repris par les théoriciens de la philosophie de la praxis. Il s'agit de voir comment et dans quelle mesure l'économie anglaise classique, sous la forme méthodologique élaborée par Ricardo, a contribué au développement ultérieur de la nouvelle théorie. Que l'économie classique anglaise ait admis communément, mais d'ordinaire on pense à la théorie Ricardienne de la valeur. Il me semble qu'il faut voir plus loin et reconnaitre un apport que j'appellerai "synthétique", c'est à dire concernant l'intuition du monde et le mode de pensée  est non seulement  un apport analytique fut-il fondamental, concernant une doctrine particulière.

Dans son travail pour l'édition critique des oeuvres de Ricardo, Piero pourrait recueillir un matériel précieux sur ce sujet. Quoi qu'il en soit, il devrait voir s'il existe un ouvrage qui traite du problème ou qui puisse m'aider dans ma situation de détenu, c'est à dire dans l'impossibilité où je suis de faire des recherches systématiques dans les bibliothèques.

A TANIA Le 30 mai 1932 -

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CONCERNANT GENTILE - CROCE et LA RELIGION :

La rupture avec GENTILE date de 1912 et c'est Gentile qui s'est éloigné de Croce, qui a essayé de s'en rendre philosophiquemen indépendant. Je ne crois pas que Croce ait changé d'orientation depuis cette époque, bien qu'il ait mieux défini ses idées; un changement plus notable est intervenu entre 1900 et 1910. Ce qu'il appelle la " religion de la liberté" n'est pas une trouvaille de ces dernières années, mais le résumé en une formule très concise de sa pensée de toujours, à partir du moment où il abandonna le catholicisme, comme il l'écrit lui-même dans son autobiographie intellectuelle (contributo alla critica di me stesso) et là non plus Gentile ne semble pas en désaccord avec Croce.

Dans sa formule "religion de la liberté" il ne s'agit pas du tout d'un refuge dans la religion, ni par conséquent d'une sorte de fuite. Religion de la liberté signifie simpement Foi en la civilisation moderne qui n'a pas besoin de transcendances, ni de révélations, car elle contraint en soi sa propre rationalité et sa propre origine. C'est donc une forrmule antimystique, antireligieuse. Pour Croce, toute conception du monde, toute philosophie, dans la mesure oû elle devient norme de vie morale est "religion". Les religions, au sens confessionnel du terme, sont aussi des "religions" mais "mythologiques" et donc, en un certain sens, "inférieures", primitives, correspondant presque à une enfance historique du genre humain. Les fondements de cette doctrine sont déjà chez HEGEL et chez VICO et appartiennent au patrimoine commun à toute la philosophie idéaliste italienne, aussi bien de Croce que de Gentile.

C'est sur cette doctrine que se fonde la réforme scolaire de Gentile en ce qui concerne l'enseignement de la religion à l'école que Gentile aussi voulait limiter à l'enseignement primaire ( c'est à dire à l'enfance proprement dite) et que, de toute façon, même le gouvernement ne voulait pas introduire dans l'enseignement supérieur. Croce a exprimé une bonne partie de ses conceptions actuelles dans la revue "Politica" dirigée par Coppola et par le Ministre Rocco; et non seulement Coppola mais je crois que beaucoup d'autres personnes sont persuadées de  l 'utilité de la position de Croce qui crée une situation qui permet la formation effective à la vie de l'Etat des nouveaux groupes dirigeants apparus après la guerre . Depuis 1819, un petit groupe de dirigeants a réussi, de façon méthodique, à absorber dans ses rangs tout le personnel politique que les mouvements de masse, d'origine subversive, faisaient naitre de 1860 à 1876; le parti d'action Mazzinien et garibaldien, fut absorbé par la monarchie, laissant un résidu insignifiant qui continua à vivre comme Parti Républicain, mais dont la signification était plus folklorique qu'Historico-Politique. On qualifia ce phénomène du nom de "transformisme" mais il ne s'agissait pas d'une phénomène isolé, c'était un processus organique qui se substituait dans la formation de la classe dirigeante, à ce qui s'était produit en France avec la Révolution et avec Napoléon et en Angleterre avec CROMWELL. En effet, même après 1876, le processus continua par capillarité. Il prend des proportions importantes après la guerre, au moment où le groupe dirigeant traditionnel ne parait pas en mesure d'assimiler et de diriger les forces nouvelles nées des évènements. Mais ce groupe dirigeant est plus "malin" et plus capable qu'on ne pouvait le penser : l'absorbtion est difficile et pénible, mais se produit malgré tout par des voies multiples et des méthodes diverses. L'activité de Croce est une de ces voies et de ces méthodes; son enseignement produit peut-être la plus grane quantité de "sucs gastriques" aptes à assurer la digestion. Replacée dans une perspective historique, celle de l'Histoire italienne bien entendu, l'activité de Croce apparaît comme la machine la plus puissante que le groupe dominant possède aujourd'hui pour "adapter" les forces nouvelles à ses intérêts vitaux (non seulement immédiat, mais futurs). Et  je crois qu'il apprécie à sa juste valeur malgré quelques désaccords superficiels. Quand on fait fondre des corps différents pour obtenir un alliage, l'effervescence superficielle prouve justement que cet alliage est en train de se former et non l'inverse. D'ailleurs, dans ce genre de choses, la concorde se présente toujours comme une concordia discors, comme une lutte et une mêlée, non comme une accolade théâtrale, mais c'est toujours de concorde qu'il s'agit, et de l'espèce la plus étroite et la plus éfficace.

A  TANIA  Le 6 juin 1932 -

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CONCERNANT MA PERSONNALITE :

Je me trouve dans une situation où ma personnalité se dédouble : une partie observe le processus, l'autre partie le subit, mais celle qui observe (tant que cette partie existe, cela s'ignifie qu'il existe un contrôle de soi et la possibilité de se reprendre) sent la précarité de sa position, autrement dit, prévoit qu'il arrivera un moment où sa fonction disparaîtra. C'est à dire qu'il n'y aura plus de contrôle de soi et que la personnalité toute entière sera absorbée dans un "individu" nouveau avec des impulsions, des initiatives, des façons de penser différentes  des précédents. Je ne sais pas ce qui restera de moi au terme de ce processus de transformation que je sens se développer ? La conclusion pratique est la suivante :

Il faut que pendant un certains temps je n'écrive plus rien à personne, y compris à toi, si ce n'est des nouvelles à l'état brut concernant les simples faits de mon existence.

A TANIA  Le 6 mars 1933 -

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Date de dernière mise à jour : 20/07/2017