LES ROMANS POPULAIRES & FEUILLETONS

ESSAI

Il existe une grande variété de romans dit "populaires". Tous ces types connaissent en même temps une certaine diffusion et un certain succés. La prédominance de celui qui l'emporte sur les autres marque un changement de goûts fondamentaux, tout comme le caractère simultané du succés de divers types de romans apporte la preuve qu'il existe dans le peuple différentes couches culturelles, divers "ensembles de sentiments" qui donnent dans chaque couche, divers "modèles de héros" populaires.

Dresser le catalogue de ces types et établir historiquement leur plus ou moins grande fortune littéraire relative est donc important pour le but que se propose cet essai.

1- le type VICTOR HUGO et EUGENE SUE ( "Les misérables", "les mystères de Paris") à caractère nettement idéologique - politique, de tendance démocratique, liés à l'idéologie de 1848;

Victor Hugo avait de bons rapports avec Louis PHILIPPE et par la suite il a eu une attitude de monarchiste constitutionnel de 48. Alors qu'il écrivait "les Misérables", il avait aussi des notes de "choses vues" (parue après sa mort). On remarque que les deux façons d'écrire ne sont pas toujours en accord alors qu'on nous présente souvent Victor Hugo comme un homme d'un seul bloc.

Eugène Sue, très lu par les démocrates des classes moyennes avait imaginé dans ses romans tout un système de répression de la délinquance professionnelle.

2- Le type "Sentimental" qui n'est pas que politique au sens étroit du mot, mais où s'exprime ce que l'on pouvait appeler "une démocratie sentimentale" (RICHEBOURG, DE COURCELLES, etc).

3- Le type qui se présente comme étant pure intrigue, mais qui a un contenu idéologique conservateur - réactionnaire (MONTEPIN).

4- Le roman "Historique" (ALEXANDRE DUMAS, PONSON DU TERRAIL) qui oûtre son carcatère historique, a un carcatère idéologique - politique mais moins marqué que le type 1.

Ponson du Terrail est cependant conservateur - réactionnaire de type 3, bien différent des réprésentations historiques d'ALEXANDRE DUMAS qui n'a pourtant pas une tendance Démocratique nette, mais qui est plutôt imprégné de sentiments démocratiques génériques "passifs" et se rapproche souvent du type "sentimental".

Dans son "ROCAMBOLE" Ponson du Terrail réhabilite le policier comme  quelqu'un de respectable.

Alexandre Dumas, lui, personnifie le mythe de l'aventure avec "LES TROIS MOUSQUETAIRES" mais le personnage le plus achevé est dans " LE COMTE DE MONTE CRISTO"; il est du type "surhomme" libéré de cette auréole particulière du "fatalisme"qui est propre au bas romantisme et qui est encore plus appuyé chez Athos qui tient d'avantage du type général de l'homme fatal du bas romantisme. Les "Trois mousquetaires" est un roman d'humeur individualiste des gens du peuple plutôt qu'excité par l'activité aventureuse et extra légale des mousquetaires en tant que tels.

5- Le roman POLICIER sous son double aspect (LECOQ, ROCAMBOLE, SHERLOCK HOLMES, ARSENE LUPIN). Le roman policier est né aux confins de la littérature sur les "causes célèbres" (le Comte de Monté Cristo coloré de toutes l'idéologie populaire concernant l'administration de la Justice, surtout quand la passion politique s' y mèle. L'activité "judiciaire" a toujours suscité l'intérêt et continue à le faire. l'attitude du sentiment public envers l'appareil de justice ( toujours discrédité, d'où le succès du policier privé ou amateur) et envers le délinquant a souvent changé, ou du moins a pris diverses colorations. Le grand criminel a souvent été représenté comme supérieur à l'appareil de justice, exactement comme le représentant de la "vraie" justice sous l'influence du romantisme ( "les brigands" de SCHILLER, les " contes" d'HOFFMAN, ANNA RADCLIFFE, le "Vautrin" de BALZAC).

Dans la littérature policière il y a toujours deux courants:

- l'un mécanique, basé sur l'intrigue

-l'autre artistique ; CHESTERTON est aujourd'hui, comme le fut en son temps EDGARD POE, BALZAC qui avec Vautrin, s'occupe du délinquant mais il n'est pas "techniquement" parlant un écrivain de roman policier. Chesterton et sa série de nouvelles sur le père BROWN (prêtre détective) manifeste une illusion caricaturale dans son volume "l'innocence du père Brown"; ce sont des apologies du catholicisme et du clérgé romain. Il est entrainé à connaître tous les replis de l'âme humaine par l'exercice de la confession et par sa fonction de guide spirituel ainsi qu'en étant l'intermédiaire entre l'homme et la divinité contre le "scientisme" et la psychologie positive du protestant CONAN DOYLE.

 Les aventures de Conan DOYLE étaient excitantes pour son époque, aujourd'hui elles ne le sont presque plus pour diverses raisons: parce que le monde des luttes policières est aujourd'hui mieux connu, alors que Conan Doyle le révélait, en grande partie, à un grand nombre de lecteurs pacifiques, mais surtout parce que, en Sherlock Holmes il y a un équilibre rationnel (trop) entre l'intelligence et la science.. Aujourd'hui on est plus interessé par l'apport individuel du héros, par la technique "psychique" en soi, aussi POE et CHESTERTON sont plus intéressants,etc.

Le problème qui se pose c'est: Pourquoi la littérature policière est-elle répandue? Et problème plus général: Pourquoi la littérature non artistique est-elle répandue? Sans doute pour des raisons pratiques et culturelles (politiques et morales). Cette réponse générale est la plus précise, dans ses limites approximatives. La littérature artistique elle-même se répand, elle aussi, pour des raisons pratiques ou politiques et morales, et seulement pour des raisons de goût artistique, pour rechercher la beauté et pour en jouir. En réalité, on lit un livre poussé par des raisons pratiques (et il faut chercher pourquoi certains élans se généralisent plus que d'autres) et on le relit pour des raisons artistiques. L'émotion esthétique ne nait presque jamais à la première lecture.

6- Le roman TENEBREUX ( fantômes, châteaux mystérieux,etc)  Anna RADCLIFFE.

7- Le Roman SCIENTIFIQUE d'aventures, géographique, qui peut avoir une tendance ou n'être qu'un roman d'intrigues (JULES VERNE, BOISSONNARD).

Dans les livres de JULES VERNE, il n'y a jamais rien qui soit tout à fait impossible: les "possibilités" dont disposent les héros de Jules Verne sont supérieurs à celles qui existent réellement à l'époque mais elles ne sont pas trop supérieures et surtout elles ne sont pas en "dehors" de la ligne de développement des conquêtes scientifiques obtenues; son imagination n'est pas du tout "arbitraire" et a pour cela la faculté d'exciter l'imagination du lecteur déjà acquis à l'idée du développement fatal du progrès scientifique dans le domaine du contrôle des forces de la nature.

Le cas de WELLS et de POE est différent, car chez eux "l'arbitraire" domine en grande partie, même si le point de départ peut être logique et découler d'une réalité scientifique concrète: il y a chez Verne l'alliance de l'intelligence humaine et des forces matérielles. Chez WELLS et POE c'est l'intelligence humaine qui prédomine et c'est pourquoi VERNE a été plus populaire, parce que plus compréhensible. Mais en même temps cet équilibre des constructions romanesques de Verne est devenu une limite, dans le temps, à sa popularité (mise à part sa maigre valeur artistique): la science a dépassé Verne et ses livres ne sont plus des "excitants psychiques". 

8- Le dernier et le plus récent type de livre populaire est "la vie romancée" qui représente de toute façon une tentative inconsciente pour satisfaire aux exigences de certaines couches populaires plus évoluées au point de vue culturel, qui ne se contente pas de l'histoire de type DUMAS. Cette littérature n'a pas en Italie de nombreux représentants (MAZZUCCHELLI, CESAR GIARDINI ,etc). Non seulement les écrivains italiens ne sont pas comparables par le nombre, à la fécondité, le talent et le charme littéraire aux écrivains Français, Allemand, Anglais, mais, chose plus significative, ils choisissent leurs sujets hors d'Italie (MAZZUCCHELLI et GIARDINI en France, EUCARDO MOMIGLIANO en Angleterre) pour s'adapter au goût populaire italien qui s'est formé d'après les romans historiques, plus spécialement Français. L'homme de lettre italien n'écrivant pas une biographie romancée de MASANIELLO, de MICHELE DE LANDO, de COLA DE RENZO, sans se croire obligé de les bourrer pour les "soutenir" d'ennuyeuses tyrades rhétoriques pour qu'on ne croit pas...pour qu'on ne pense pas...etc.

Il est vrai que le succè remporté par les vies romacées à amené de nombreux éditeurs à commencer la publication des collections biographiques, mais il s'agit de livres qui sont par rapport à la vie romancées ce que "la religieuse de Monza" est au "comte de MontéCristo". Il s'agit du thème biographique habituel, souvent philologiquement correct, qui peut trouver au maximum quelques milliers de lecteurs mais qui ne devient pas populaire.

Chacun de tous ces types représente ainsi divers aspects nationaux (en Amérique, le roman d'aventure est l'épopée des pionners,etc).

On peut observer comment, dans l'ensemble de chaque pays il y a, implicitement, un sentiment nationaliste qui ne s'exprime pas de façon rhétorique, mais qui s'insinue habilement dans le récit. Chez JULES VERNE et chez les Français le sentiment anti-Anglais lié à la perte des colonnies et à l'irritation causée par les défaites maritimes est très vif. Dans les romans géographiques d'aventures ils ne se heurtent pas aux Allemands mais aux Anglais. Ce sentiment anti-anglais est également vif dans le roman historique et jusque dans le roman sentimental (par ex GEORGES SAND). La réaction est due à la guerre de cent ans, à l'assassinat de JEANNE D'ARC et à la fin de NAPOLEON. Le sentiment anti-anglais n'existait pas avant la révolution Française, il s'est développé en 1870 après la défaite et l'impression douloureuse que la France n'était plus la forte nation militaire et politique de l'Europe occidentale car l'Allemagne seule, sans coalition, avait vaincu la France.

En Italie aucun de ces types de romans n'a eu d'écrivains nombreux, de quelques relief ( je ne parle pas de leur valeur littéraire mais de la valeur "commerciale", d'invention, de déconstruction ingénieuse d'intrigues à grands effets certes, élaborés de façon rationnelle).

Même le roman policier qui a eu un tel succès international (et financier pour les auteurs et éditeurs) n'a pas eu d'écrivain en Italie. Pourtant, de nombreux romans, surtout historiques sont issus de ses villes, de ses régions, ses institutions et ses hommes. Ainsi l'histoire Venitienne, avec ses organisations politiques, judiciaires, policières a fournie et continue de fournir des sujets aux romanciers de tous les pays sauf à l'Italie.

Une partie de ces manifestations littéraires se sont dégradées avec la parution des romans-feuilletons en devenant des romans d'aventures dont le sens serait une vaste représentation d'actions qui sont en même temps dramatiques et psychologiques. Selon certains critiques, ce style roman-feuilleton serait né d'un besoin d'"illusion" qu'épprouveraient une infinité de petites existences pour rompre la misérable monotonie à laquelle elles se voient condamnées. Hors cela est valable pour tous les styles de romans et pas seulement pour les romans-feuilletons.

Qu'elle illusion particulière le roman-feuilleton donne-t-il au peuple? Et comment cette illusion change-t-elle selon les périodes historiques-politiques?

Il y a certainement le snobisme, mais il y a toujours aussi un fond d'aspirations démocratiques qui se reflètent dans le roman-feuilleton classique, le roman "ténébreux" à la RADCLIFFE, le roman d'aventures, d'intrigues, policier, à caractère scandaleux, de la pègre ,etc. Le snob se reconnait dans le roman-feuilleton qui décrit la vie des nobles, ou d'une façon générale les hautes classes de la société, mais cela plait aussi aux femmes et particulièrement aux jeunes filles et chacune d'elles d'ailleurs pense que la beauté peut la faire entrer dans les classes supérieures.

Le roman- feuilleton n'est pas un genre littéraire pour le style ni l'expression d'une esthétique populaire. Le peuple est "conténuiste" mais surtout si ce contenu est exprimé par de grands artistes; c'est ceux-là qu'il préfère.

L'amour du peuple existe pour SHAKESPEARE, pour les classiques Grecs, etc, et dans la période moderne pour les grands romanciers russes (TOLSTOI, DOSTOVIESKI) de même en musique (VERDI).

Si dans la parution des romans-feuilletons il y a l'aspect commercial de la littérature; si le "commerce" et un certain goût du public se rencontrent ,ce n'est pas le fait du hasard tant il est vrai que les feuilletons publiés aux environs de 1848 avaient une orientation politico-sociale déterminée, qui se poursuit aujourd'hui encore par un public animé des mêmes sentiments de 1848.

Les conceptions "surhumaines" qu'on trouve dans certains feuilletons ne sont pas le produit de l'élaboration d'une pensée située dans la sphère "haute culture", mais ont des origines plus modestes liées à la littérature des romans-feuilletons.  Monté Cristo est le type de "surhomme" libéré de cette auréole particulière du "fatalisme" qui était propre au bas romantisme. Monté Cristo transporté dans la politique est certes tout à fait "pittoresque" ( la lutte contre les ennemis personnels de Monté Cristo).

La petite bourgeoisie et les petits intellectuels ont été influencés dans leur vie réelle et dans leurs moeurs par ce genre d'images romanesques qui étaient comme leur "opium", leur "paradis artificiel", en opposition avec la vie "mesquine" et étroite dans la réalité immédiate. Ceux qui aspiraient à être un jour Monté Cristo révaient d'être ce "justicier" implacable.

En fait,  personne ne se préocuppe de façon critique de la littérature - feuilleton proprement dite, au sens large du terme; littérature qui concerne aussi Victor Hugo et Balzac. Les "trois mousquetaires" est par exemple un roman d'humeur individualiste qui excite les gens du peuple par son activité aventureuse et extra légale des mousquetaires en tant que tels. Athos tient d'avantage du type général de l'homme fatal du bas romantisme. Chez Balzac, les personnages ont un caractère artistique plus marqué, mais ils font cependant partie de l'atmosphère du romantisme poulaire. Rastignac et Vautrin ne doivent certes pas être confondus avec les personnages de Dumas, et c'est justement pourquoi leur influence est plus facile à "avouer" pour des médiocres intellectuels que l'on considère comme appartenant au monde de la "haute" culture. STENDHAL se rapporche de Balzac avec julien Sorel et d'autres personnages de ses romans.

Mais peut être le "surhomme" populaire de Dumas est-il une réaction "démocratique" à la conception d'origine féodale du racisme qu'il faudrait lier à l'exaltation du "chauvinisme" français dans les romans d'EUGENE SUE? Comme réaction à cette tendance du roman populaire Français, signalons DOSTOIEVSKI: Rakolinov c'est Monte Cristo "critiqué",  ce n'est pas un panslaviste chrétien.

L'inquiétude occidentale actuelle c'est l'humiliation du désir d'aventure. Il y a toujours eu une grande partie de l'humanité dont l'activité a toujours été Taylorisée et soumise à une discipline de fer dont elle a cherchée à s'évader, hors des limites étroites de l'organisation existante qui l'écrasait, par l'imagination et par le rêve. La plus grande aventure, la plus grande "utopie" que l'humanité a créée collectivement a été la religion qui était une façon de s'évader du "monde terrestre". C'est dans ce sens que BALZAC parle de la loterie comme d'un "opium" pour la misère, mais le plus important est qu''à côté de DON QUICHOTTE existe Sancho PANCA qui ne veut pas "d'aventure", mais une vie assurée et que dans leur grande majorité les hommes sont tourmentés précisément par "l'impossibilité de prévoir le lendemain", par le caractère précaire de leur propre vie quotidienne, c'est à dire par un excès d"aventures" probables". Aujourd'hui, le caractère trop précaire de l'existence, joint à la conviction qu'il n'y a aucun moyen individuel d'endiguer cette précarité de l'existence fait que les gens aspirent à l'aventure "belle" et intéressante du roman.

 

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Date de dernière mise à jour : 02/12/2013