-La Nature Humaine

Jusqu'ici tous les changements dans la façon d'être et de vivre se sont produits par coercition brutale, par domination d'un groupe social sur toutes les forces productives de la société ; la séléction ou " l'éducation" de l'homme adaptée aux nouveaux types de civilisation, c'est à dire aux nouvelles formes de production et de travail s'est réalisée au moyen de brutalités inouies, en jetant dans l'enfer des sous-classes les faibles et les réfractaires, ou en les éliminant complètement. A chaque apparition de nouveaux types de civilisation, ou au cours du processus de leur développement, des crises se sont produites. Mais qui a été entrainé dans ces crises? Pas les masses travailleuses, mais les classes moyennes et une partie des classes dominantes elle-même qui avaient épprouvé elles aussi la pression coercitive qui s'était nécessairement exercée sur toute l'étendu de la société. Les crises de "Libertissime" ont été nombreuses, chaque époque historique à eu la sienne.

Lorsque la pression coercitive s'exerce sur l'ensemble social ( et cela se produitt spécialement après la chute de l'esclavagisme et l'avènement du christianisme), on voit se développer des idéologies puritaines qui confèrent à l'emploi "intersèque" de la forme les forces extérieures de la conviction et du consentement; mais une fois acquise, le résultat atteint, au moins dans une certaine mesure, la pression se disperse ( cette cassure ce manifeste historiquement de façon très diverse, comme il est naturel car la pression a toujours pris des formes originales, et souvent personnelles; si elles s'est identifiée avec un mouvement religieux, elle a crée son propre appareil qui s'est personnifié dans certaines couches ou castes, et a pris le nom de CROMWELL ou de Louis XV etc) et la crise du libertissisme se produit (la crise française après la mort de Louis XV, par exemple, ne peut être comparée avec la crise américaine qui suivit l'avènement de ROOSVELT, de même que la prohibition n'a pas d'équivalent dans les époques précédentes, avec les actes de banditisme qui l'ont suivi,etc). Pourtant cette crise ne touche que de façon superficielle les masses travailleuses,ou elle ne les touche qu'indirectement car elle déprave leurs femmes, en affectant ces masses, ou bien ont déjà acquis les habitudes et les façons de vivre, rendues nécessaires  par le nouveau système de vie et de travail, ou bien continuent à ressentir la pression coercitive pour les nécessitées élémentaires de leur existence (l'anti-prohibitionnisme lui même n'a pas été voulu par les ouvriers, et la corruption que la contrebande et le banditisme apportèrent avec eux étaient répandues dans les classes supérieures).

Chaque nouvelle façon de vivre dans la période où s'impose la lutte contre l'ancien, a toujours été pendant un certain temps le résultat d'une compression mécanique. Même les instincts qui doivent être dominés aujourd'hui parce qu'ils sont encore trop "animaux" ont été en réalité  un progrès important sur les instincs antérieurs, encore plus primitifs: qui pourrait décrire combien a coûté, en vies humaines et en douloureuses soumissions des instincts, le passage du nomadisme à la vie sédentaire et agricoles? Cela comprend les premières reformes de l'esclavavge de la glèbe et du métier, etc.

Dans l'après-guerre de 1914, on a assisté à une crise de moeurs d'une étendue et d'une profondeur considérables, mais cette crise s'est manifestée contre une forme de coercition qui n'avait pas été imposée pour créer des habitudes conformes à une nouvelle forme de travail, mais en raison des nécessités, d'ailleurs considérées comme transitoires, de la vie de guerre dans les tranchées. Cette pression a réprimé en particulier les instincts sexuels, même normaux, chez une grande masse des jeunes gens, et la crise s'est déchaînée au moment du retour à la vie normale, et elle a été rendue encore plus violente par la disparition d'un si grand nombre d'hommes et par un déséquilibre permanent dans le rapport numérique entre les individus des deux sexes. Les institutions liées à la vie sexuelle ont subi une forte secousse et la question sexuelle a vu se développer de nouvelles formes d'utopie de tendance "illuministe" (philosophie italienne  du siècle des lumières) violente du fait qu'elle a touché toutes les couches de la population et qu'elle est rentrée en conflit avec les exigences de nouvelles méthodes de travail qui sont venues, entretemps, s'imposer (Taylorisme et rationalisation en général). Ces nouvelles méthodes exigeant une discipline rigide des instincts sexuels (du système nerveux), c'est à dire une consolidation de la "famille" au sens large (et non de  telle ou telle force de système familial), de la règlementation et de la stabilité des rapports sexuels. La littérature "psychanalitique" a été, elle aussi une façon de critiquer la règlementation des instincts sexuels sous la forme parfois "illuministe", avec la création d'un nouveau mythe, celui du "sauvage" fondé sur la sexualité ( y compris dans les rapports entre parents et enfants). La sexualité comme fonction de reproduction et comme sport dans la quelle l'idéal "esthétique" de la femme oscille entre la conception d'"administratrice" et celle de "bibelot" et de "jouet", mais il n'y a pas qu'en ville que la sexualité est devenue un "sport" jouet", la diffusion de cette conception sportive se voit même à la campagne et dans les rapports sexuels entre éléments de la même classe. La fonction économique de la reproduction plus qu'un fait général intéressant la société dans son ensemble, qui réclame une certaine proportion entre les divers âges en vue de la reproduction et de l'entretien de la partie passive de la population ( passive de façon normale, à cause de l'âge, de l'individualité, ect) est aussi un fait "moléculaire" qui se retrouve au sein des plus petits agrégats économiques, comme la famille. Dans certaines circonstances, il peut se former une situation d'hypocrisie sociale totalitaire; totalitaire,parce que les couches populaires sont contraintes à observer la "vertu" alors que celui qui la prêche ne l'observe pas; dans ce cas s'il n'y a pas de pression coercitive d'une classe supérieure, la " vertu" est affirmée de façon générale et n'est observée ni par conviction ni par coercition, mais dans ce cas il. n'y a pas non plus une acquisition des aptitudes psycho-physiques nécessaires pour les nouvelles méthodes de travail à l'américaine.

L'individualisme, c'est à dire l'attitude que chaque période historique, a eu sur la position de l'individu dans le monde et dans la vie historique, a pris naissance dans la révolution culturelle qui a suivi le moyen-age (Renaissance et Réforme). L'individualisme est devenu aujourd'hui l'appropriation individuelle de la richesse dont la production est allée, elle, en se socialisant toujours d'avantage. Conquérir des forces matérielles est à présent la forme la plus importante pour conquérir sa personnalité.

Les industriels américains du type Ford ne se souciaient pas de "l'humanité" et de la "spiritualité" du travailleur qui sont immédiatement brisées. Cette humanité et cette spiritualité ne peuvent se réaliser que dans un monde de la production et du travail, dans la "création" productive; elles existaient au plus haut point chez l'artisan, chez le "démiurge", lorsque la personnalité du travailleur se reflétait toute entière dans l'objet créé, lorsque le lien entre l'art et le travail était encore très fort. Mais c'est justement contre cet "humanisme" que le nouvel industriel entre en lutte. Les initiatives "puritaines" n'ont pour but que de conserver, en dehors du travail, chez le travailleur, exploité au maximum par la nouvelle méthode de production, un certain équilibre psychophysique qui les empêche de s'effondrer physiologiquement. Cet équilibre ne peut être que purement extérieur et mécanique, mais il pourra devenir interne s'il est proposé par le travailleur lui-même et non imposé avec des moyens appropriés et originaux. L'industriel américain se préoccupe de maintenir la continuité et l'efficience physique du travailleur, de son efficience musculaire et nerveuse; il est toujours de son intérêt d'avoir une main-d'oeuvre stable, toujours en forme dans son ensemble, parce que l'ensemble du personnel ( le travailleur collectif) d'une entreprise est une machine qui ne doit pas être trop souvent démontée et dont il ne faut pas trop souvent renouveler les pièces particulières, sans occasionner des pertes énormes. Le fameux "haut salaire" est un élément qui se rattache à cette nécessité: il est l'instrument qui sert à sélectionner la main-d'oeuvre adaptée au système de production et de travail, et à la maintenir stable. Mais le haut salaire est un instrument à double tranchant: il faut que le travailleur dépense "rationnellement" son salaire plus élevé, afin de maintenir, de rénover, et si possible, d'accroître son efficience musculaire et nerveuse, et non pour la détruire ou l'amoindrir. Et voilà que la lutte contre l'alcool, le facteur le plus dangereux de destruction des forces de travail, devient une affaire d'Etat. Il est possible que d'autres luttes "puritaines" deviennent elles aussi des fonctions de l'Etat, si l'initiative privée des industriels se révèle insuffisante ou si se produit une crise de moralité trop profonde et trop étendue parmi les masses travaileuses, ce qui pourrait se produire à la suite d'une longue et importante crise de chômage.

A la question de l'alcool est liée la question sexuelle; l'abus et l'irrégularité des fonctions sexuelles est après l'alcoolisme, l'ennemi le plus dangereux de l'énergie nerveuse et on observe couramment que le travail "obsédant" provoque des dépravations alcooliques et sexuelles. Les tentatives faites par Ford d'intervenir, au moyen d'un corps d'inspecteurs, dans la vie privée de ses employers, et de contrôler la façon dont ils dépensent leur salaire et dont ils vivent, est un indice de ces tendances encore "privées" mais qui peuvent devenir, à un certain moment, une idéologie d'Etat, en se greffant sur le puritanisme traditionnel, c'est à dire en se présentant comme un renouveau de la morale des pionniers ( des fortes individualités chez qui la "vocation laborieuse" avait atteint la plus grande intensité et la plus grande vigueur, d'hommes qui, directement et non par l'intermédiaire d'une armée d'esclaves et de serviteurs, entraient en contact, de façon énergique avec les forces naturelles pour les dominer et les expoliter victorieusement), du "véritable" américanisme,etc. Le fait le plus important dans ce domaine est le fossé qui s'est creusé, et qui ira sans cesse en s'élargissant, entre la moralité et les habitudes de vie des travailleurs et celles des autres couches de la population.

La différence de moralité dont nous avons parlé montre que sont en trains de se créer des marges de passivité sociale sans cesse plus vastes. Il semble que les femmes jouent un rôle dominant dans ce phénomène. L'Homme-industriel, continue à travailler même s'il est milliardaire, mais sa femme et sa fille tendent de plus en plus à être des "mamifères de luxe". Les concours de beauté, les concours pour être actrices de cinéma, de théâtre, etc, en sélectionnant la beauté féminine dans le monde et la mettant aux enchères, font naître une mentalité de prostitution; c'est la "traite des blanches" devenue légale pour les classes supérieures. Les femme oisives voyagent, traversent continuellement l'océan pour venir en Europe, échappent à la prohibition de leur patrie et contractent des "mariages" saisonniers; c'est la prostitution réelle qui se répand, à peine masquée sous de fragiles formalités juridiques. La question de morale et de civilisation la plus importante, liée à la question sexuelle, est celle de la formation d'une nouvelle personnalité féminine: aussi longtemps que la femme ne sera pas parvenue non seulement à une réelle indépendance par rapport à l'Homme, mais aussi à une nouvelle façon de se concevoir elle-même et de concevoir son rôle dans les rapports sexuels, la question sexuelle demeurera encombrée de caractères morbides et il faudra être prudent dans toute innovation législatives à ce sujet.

Un rapport semblable, mais aux conséquences anti-économiques importantes, s'établit dans toute une série de pays entre les villes industrielles à basse natalité et la campagne prolifique : la vie de l'industrie demande un apprentissage général, un processus d'adaptation psycho-physique à des conditions déterminées de travail, de nourriture, d'habitation, de moeurs, etc qui n'est pas quelque chose d'inné, de "naturel"? mais qui doit être acquis alors que les caractères urbains acquis  se transmettent de façon héréditaire ou sont assimilés au cours de l'enfance et de l'adolescence. Aussi la faible natalité urbaine entraîne-t-elle une dépense importante et régulière pour l'apprentissage continuel de nouveaux éléments non-urbains et comprte un changement perpétuel de la composition économico-sociale de la ville, en replaçant perpétuellement sur de nouvelles bases le problème de l'Hégémonie.

Ainsi se présente la nature humaine dans la vie historique.

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Date de dernière mise à jour : 30/03/2017