DISCOURS SUR GRAMSCI DE TOGLIATTI

DISCOURS PRONONCE A L'UNIVERSITE DE TURIN 23 avril 1949

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"Il y a deux ans ,  pour des raisons indépendantes de ma volonté, il ne me fut pas possible, à l'occasion du Xième anniversaire de la mort d'antonio Gramsci, de venir évoquer sa mémoire devant mes amis et la cité de TURIN tout entière. Je l'ai beaucoup regretté et j'ai surtout craint d'avoir donné l'impression que je ne savais pas pleinement apprécier, je ne dis pas seulement l'importance physique et la pratique du lien qui a uni Antonio GRAMSCI à Turin, mais aussi la signification profonde, la valeur de formation que Turin a eue sur la personnalité de Gramsci, son développement, son plein épanouissement.

Je suis reconnaissant aux amis de Turin qui m'ont offert la possibilité d'effacer cette impression, pour peu qu'elle ait pu exister. D'une manière plus particulière, je suis profondément reconnaissant au Recteur et aux membres du corps académique qui, en acceptant que la commémoration ait lieu  cette année devant cette noble assemblée universitaire, ont ajouté à cette cérémonie un élèment nouveau d'émotion dont personne ne s'étonnera que je le ressente si vivement.

Aujourd'hui, les souvenirs accourent en foule... la première et rapide rencontre de deux jeunes gens, tous deux, je vous l'assure, d'esprit assez rebelle et tour occupés de la recherche, encore pleine d'hésitations, de leur chemin et de la formation de leur personnalité... La première et rapide rencontre, donc, dans la vieille cour de l'université, à l'automne de 1911, aux cours des examens pour l'admission au collèges des Provinces, ces examens auxquels participait aussi, je crois, cette même année, le Professeur Rostagni, l'actuel doyen de votre faculté des lettres....Plus tard, et très précisément après une leçon de droit romain du professeur Giovanni Pacchioni, leçon au cours de laquellle il avait été discuté de la loi Romaine des XII tables, de l'antiquité et de l'authenticité confirmées ou contestées de cette loi, plus tard, dis-je, le rapprochement  plus étroit et le commencement de cette discussion qu'avec GRAMSCI, enrichis de notre expèrience, nous devions reprendre tant de fois sous d'autres formes et dans d'autres circonstances, sur le thème éternel de l'histoire des hommes, matrice de tout ce que les hommes savent et peuvent savoir.... Et puis la commune fréquentation des cours les plus importants de l'Université et, ne faisant qu'un tout avec l'étude, les premières et amples expériences de la vie, du travail et de la lutte....

Oui, tous ces souvenirs me remplissent d'émotion. Mais ce n'est pas seulement cela qui me touche à présent. Ce n'est pas non plus seulement la compréhensible émotion de celui qui ayant étudié dans cet établissement, permettez-moi de le dire, avec sérieux, mais s'étant par la suite manifesté sur des plans assez éloignés du plan  serein de l'étude, ne peut qu'éprouver de la modestie au contact renouvelé des études et de la  culture.

Il s'agit d'autre chose encore, il s'agit de la notion, aujourd'hui plus que jamais présente et vivante en moi , de ce qu'ont été pour la vie et le destin de Gramsci son passage dans les amphithéâtres turinois, les problèmes qu'il y a apportés, les solutions qu'il y a cherchées et toutes les questions auxquelles ici, sous la direction de maîtres insignes, il s'est intéressé, à la méthode qu'il a apprise, l'empreinte ineffaçable qu'il a reçue.

Lorsqu'il y a deux ans  j'évoquais Gramsci en Sardaigne, je ne pouvais pas ne pas mettre en lumière comment de sa naissance et de la première éducation reçue sur cette terre, si éloignée encore aujourd'hui d'avoir atteint un équilibre social qui assurerait à tous ses habitants une vie digne, comment donc des premiers contacts avec la misère infinie qui afflige les hommes d'une grande partie des groupes sociaux de l'île, il lui était venu le besoin de réflèchir sur la façon dont la société est construite et pour commençer, sur la façon dont est socialement cosntruite la nation Italienne.

Qui dit que l'origine insulaire prédisposerait les esprits et les caractères aux horizons étroits, aux idéaux mesquins, étoufferait l'enthousiame et briserait l'élan? Cela n'est pas vrai. Comme chez notre plus grand poète, qui est par certains côtés un très grand penseur du XIX e siècle, LEOPARDI, la peine infinie que provoque l'existence renfermée et mesquine dans une petite ville arrièrée devient une montée lyrique vers la contemplation de la peine et de la douleur de tous les hommes devant les problèmes, insolubles pour son rationalisme, de l'univers et de la vie, de même chez Gramsci surgit, de l'expérience directe qu'il a de la souffrance de l'île Sarde et de son peuple, non seulement le besoin urgent de poser des problèmes bien déterminés, mais aussi une de ces intuitions propres à la jeunesse et qui sera la lumière qui éclaire, le guide qui dirige la marche sur le chemin de l'avenir, qui sera par conséquent comme une révélation valable pour toute l'existence

 On imagine bien ce jeune homme venu de Sardaigne, qui à vingt ans arrive ici. Il est plein de frémissements et d'aspirations comme nous le sommes tous à cet age. Mais il est aussi lourd de souffrance- de la souffrance qu'ont fait naître en lui la misère physique à laquelle son corps est condamné depuis sa naissance, les privations qu'il a dû supporter, plus humiliantes que pour  d'autres, dans cette petite bourgeoisie d'où il sort , la tyrannie des puissants , ce travail ingrat aussi qu'il dut accomplir dans un bureau poussiereux quand, gamin de one ans, il gagnait neuf lires par mois et travaillait dix heures par jour, y compris la matinée du dimanche.

Du jeune intellectuel sarde, il avait l'esprit vif, prompt à saisir l'argument vrai, l'esprit démuni de préjugés et teinté de cette ironie sacarstique qu'il tourna impitoyablement, sa vie durant, contre les rhéteurs, les lâches, les méchants. Mais chez Gramsci cette tendance, dont on me dit qu'aujourd'hui encore elle serait le propre de la jeunesse sarde parvenue à un certain degré de culture, à abandonner l'horizon insulaire fermé pour une tentative d'évasion qui, restant individuelle, demeure sans issue, chez Gramsci cette tendance était devenue une chose fort différente et toute nouvelle. Elle lui faisait escompter le renouvellement de cet horizon et de la vie du peuple sarde de l'oeuvre du peuple sarde lui-même et d'un mouvement grâce auquel les sardes et les travailleurs la possibilité d'affranchir et de diriger d'une manière nouvelle le pays tout entier.

Les travaux sur GRAMSCI sur la "question méridionale" et par conséquent sur la structure économique, sociale et intellectuelle de l'Italie, travaux arrivés à leur perfection en 1926 et qui à eux seuls suffisent à faire de lui l'un des premiers penseurs de l'Italie contemporaine, ses travaux plus tardifs, muris dans la prison, sur les rapports entre les villes et les campagnes dans les siècles les plus intéressants de notre histoire, la conception nouvelle et réaliste des luttes qui ont donné à l'Italie une unité politique avec une forme et un contenu déterminés et, à côté de ces oeuvres doctrinales, ses diverses réalisations dans le domaine de l'organisation et de l'action politiques- toutes ces choses sont reliées entre elles par un fil et ce fil, il faut le rappeler, part de la Sardaigne, de la vie Sarde et de la vie de ce jeune Sarde à qui le destin avait assigner de travailler, de combattre, de penser, d'aimer et de souffrir non seulement pour lui même, mais pour tous les hommes dont il comprenait l'âme, dont il connaissait les problèmes, dont il éprouvait les souffrances et les misères.

Gramsci était donc Sarde, mais justement parce que Sarde il était Italien et, parce qu'Italien, socialiste. C'est ainsi qu'il fut un penseur et un homme d'action à l'égal des plus grands de notre temps.

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L'Université de Turin pouvait donner beaucoup à ce jeune homme; elle lui donna beaucoup en effet.

J'ai lu récemment plusieurs de ses compositions de lycéen, de curieux essais dans lesquels déjà on note quelque chose de nouveau: un sens très singulier, très actuel de l'histoire, une capacité peu commune chez un jeune de son âge à se rapprocher des faits, de personnages éloignés dans le temps et dans l'espace. On sent que le jeune homme qui écrit ces pages connait les questions les plus passionnantes de la culture et de toute la vie italienne de son temps. Par endroits, on sent le mouvement d'ailes de l'aigle. Cet aigle, cependant, ne sait pas encore voler.

Beaucoup d'entre vous savent, souvent d'expérience, dans quelle situation se trouvaient alors l'Italie et le monde. On allait vers ce terrible déchirement de 1914 au cours du quel les principaux peuples d'Europe devaient perdre leur paix; aujourd'hui encore, il n'est pas très sur qu'ils aient réussi à la reconquérir d'une manière durable. Peu d'esprits cependant avaient conscience de la tragédie qui menaçait. Seuls la pressentaient ceux qui cultivaient le plus fidèlement ces doctrines économiques et sociales d'avant-garde qui nous donnent seules la possibilité de scruter le futur. Quand aux massses, elles n'étaient pas encore, en Europe, attentives aux enseignements, aux avertissements qui leur venaient de ces hommes d'avant-garde, comme elles le sont aujourd'hui. Le grand Romain ROLLAND avait fermé le dernier acte du cycle épique et romanesque de son "jean christophe", la "Nouvelle journée", sur la vision  d'une Europe accomplissant sa veillée d'armes.

Chez nous, l'esprit qui semblait l'emporter était l'optimisme, superficiel, banal même, qui convenait  peut-être à une décade qui avait connu une prometteuse prospérité industrielle et de fécondes transformations de la vie des campagnes, mais qui n'avait pas discerné sous celles-ci  la maturation même de 1914, un groupe d'historiens et de philosophes, parmi lesquels se trouvaient un Italien, CROCE, s'étaient rencontrés en Suisse pour des raisons d'études; ils s'étaient entretenus de littérature et de philosophie; avec une confiance idyllique et presque XVIIIe siècle dans le progrès, ils se sentaient en sureté; ils étaient tranquilles, ils avaient foi en l'avenir comme disait Croce dans son "histoire de l'historiographie". Pourtant nous marchions au bord de l'abîme.

Tant dans l'ordre des faits que dans celui des idées, les aspects critiques de la vie nationale commençaient à s'imposer.

Qu'il me soit permis d'attirer plus particulièrement l'attention sur un fait qui sans aucun doute permet justement de situer la figure de Gramsci dans l'histoire de cette époque. En ces années-là semblait toucher à sa fin, sauf en quelques lointaines provinces, l'afflux spontané de jeunes et d'adultes de valeur intellectuelle notable au mouvement politique socialiste qui avait été si important dans les dernières décades du siècle précédent. Cet afflux semblait épuisé, qui avait fait qu'aucun ou presque aucun des poètes, des écrivains, des lettrés et même des philosophes et des savants les plus connus de l'époque n'ait voulu d'une manière ou d'une autre, dans un groupe ou dans un autre, avoir affaire avec le socialisme et avec le mouvement socialiste.;

Pourquoi ce changement? L'organisation et le mouvement organisé des classes salariées pour leur émancipation étaient loin d'avoir disparu ou même d'avoir connu quelques arrêts; au contraire. Ils se développaient dans des conditions nouvelles, avec une force plus grande que par le passé. Ce qui avait donc disparu ches les hommes de culture, était-ce donc cette passion qui les avait portés à ce préoccuper  du sort de la partie la plus déshérité du peuple et qui, l'unité politique du pays réalisée et conolidée, ne pouvait pas ne pas être ressentie par tous les esprits bien faits? Je ne le crois pas, comme je ne crois pas qu'il suffise à nous faire comprendre ce changement de situation le fait que l'un des moments les plus attachants de la lutte des travailleurs et des socialistes à la fin du siècle dernier ( c'est à dire la résistance aux gouvernements réactionnaires et la revendication des  libertés démocratiques pour le peuple, et en premier lieu pour les ouvriers et pour leurs organisations) avait perdu de son relief à raison des succès remportés par les organisations ouvrières et de la politique nouvelle instaurée par des gouvernements nouveaux.

La raison selon moi, la vrai raison du fait même que j'ai indiqué, doit être cherchée plus profondément et notamment, je crois, dans les aspects mêmes, dans le développement de la culture italienne de cette période.

Les intellectuels socialistes, les chefs du mouvement ouvrier des précédentes décades avaient été, pis que faibles, privés de toute force, de toute efficacité sur le front des idées. Ils n'avaient pas la moindre notion de ces courants idéalistes aux quels la doctrine marxiste s'était certes opposée en tant que doctrine entièrement nouvelle, mais après avoir " réglé les comptes" avec une grande philosophie romantique allemande et pénétré aussi et faite sienne la nouvelle méthode que cette même philosophie, arrivée au sommet de son édification, avait élaborée. Comme tout le reste de la culture italienne,le socialisme lui même avait enterré et ignoré le viel HEGEL.

Lorsque Gramsci et nous mêmes, et ses amis, nous reprimes la fréquentation de cette grande philosophie, le bon Claudio de Treves, qui avait été nourri de cette moelle, nous accusait d'être devenus- quelle horreur!- des Bergsoniens. Juste le contraire de ce que nous voulions être.

Antoine Labriola était, lui, de cette école allemande et de cette descendance, mais il était resté isolé- et il est encore présenté aujourd'hui comme tel- peut être pour ne pas avoir réussi à surmonter la gène que lui causaient, en lui, aristocrate de la pensée, l'ignorance, la superficialité, l'inconsistance morale de beaucoup, et pour n'avoir pas su entrer de manière plus engagée dans le mouvement et la lutte directe et créer, au moins parmi les jeunes, une école de pensée et une école d'action.

Le positivisme avait été en cette période la science et la philosophie des socialistes italiens. Dans cet étroit lit de Procuste on s'était efforcé d'installer et de faire tenir, bon gré magré, la robuste personne de KARL MARX et sa dialectique de source hégélienne. Lorsque cette dialectique se faisait récalcitrante et s'insurgeait, des interprètes pseudo-scientifiques et superficiels se chargeaient de la mettre au pas. C'es interprètes étaient aidés par les spectateurs d'un sociologisme de basse qualité et d'un spencérisme sans saveur. On faisait aussi appel aux diverses psychologies expérimentales, aux criminologies plus ou moins scientifiques par quoi l'on prétendait aider à la compréhension des faits politiques et sociaux et de leurs causes prétendues.

Survenant à un moment où les groupes dirigeants de la société italienne, se sentant économiquement plus forts,acquéraient aussi une plus claire conscience de leur fonction dirigeante et exerçaient cette fonction dans tous les domaines avec une compétence et une audace plus grande, l'écroulement de la philosophie positiviste ouvrit un vide dans le mouvement socialiste; il marqua le détachement de ce mouvement des plus importants courants de pensée.

Il y eu quelqu'un qui voulut interpréter ce fait comme la fin du mouvement socialiste italien. Aujourd'hui encore celui-là ne semble nullement convaincu d'avoir commis, en émettant ce jugement, une grave erreur historique. L'erreur provenait de ce qu'il n'avait pas su prendre une vue d'ensemble de la marche des choses. A cette époque même, en effet, l'organisation et le mouvement des travailleurs, loin de s'arrêter ou de perdre conscience de leurs objectifs, progressaient, bien que privés de direction idéologique sûre. Le révisionnisme économique et philosophique, proposé par les maîtres du nouvel "hégénialisme" italien, demeurait une affaire toute intellectuelle qui n'enlevait rien de sa force au mouvement réel.

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Ce qu'il est nécessaire cependant de noter, c'est qu'en fait toute la culture de notre pays traversait alors une crise profonde. La nouvelle interprétation idéaliste de la dialectique hégélienne avait satisfait, certes, à beaucoup d'exigences, élargi et enrichi l'horizon intellectuel, débarassé le terrain de beaucoup de provincialismes et autres banalités. Elle avait soulevé cependant de très graves problèmes sans les résoudre. De nombreux chemins  nouveaux semblaient s'être ouverts à la spéculation et à la recherche, mais à ceux qui auraient voulu suivre ces chemins le guide manquait; c'était comme si une fois coupées les amarres des superficialités et des dilettantismes positivistes, on avait perdu tout contrôle sur les développements possibles.

Entre les principaux initiatreurs de la renaissance idéaliste s'ouvrait tout de suite une vive contreverse qu'on n'a pas encore étudié à fond et qu'il est indispensable de connaitre pour comprendre la marche de la pensée italienne moderne. Des deux catégories de disputants, ceux qui apparaissaient comme les plus logiques et les plus conséquents avec les prémisses idéalistes étaient bien ceux qui, allant jusqu'aux dernières conséquences de ces prémisses, finissaient dans cet étrange et hermétique balbutiement que Gramsci qualifiera dans une note de ses "cahiers de Prison", de "sécentismo" philosophique, et où les arguties et les phrases toutes faites se substituent à la pensée.

Les autres disputants, plus avisés, s'employaient et s'emploient encore à dresser des barrières qui empêchent d'arriver à cet état extrême de la désagrégation; toutefois, chez eux, se manifestait et continuera de se manifester jusqu'à nos jours cette "hantise du Marxisme" dénoncée par Gramsci, cette peur que la résurrection d'une pensée dialectique qui ne soit pas coupée de la réalité ne conclue, comme cela est inévitable et se produit déjà, à un nouveau triomphe de notre doctrine.

En attendant, les courants intellectuels les plus divers et les plus aberrants pullulaient; chacun d'eux prétendait avoir son origine dans l'unique source idéaliste, tirait de cette source un contenu différent et finalement aboutissait à des conséquences que ne pouvait accepter des intellectuels sains. On arrivait en effet par ce chemin à un individualisme d'esthètes exaspéré et anarchique, au nationalisme, au culte de l'individu supérieur, à l'exaltation de la volonté en tant que volonté, au culte de la violence pour la violence, le tout recouvert d'un brillant vernis esthétique et philosophique. La place des positivistes était prise par des esthètes dannunziens, par des décadents de toute espèce, par des anarcho-syndicalistes. Il semblait que même les oeuvres d'art ne pouvaient plus être admirées et aimées dans leur ensemble et considérées comme le produit de leur époque, mais qu'au contraire on devait s'obliger à les admirer dans le détail de leurs éléments. C'est ainsi qu'apparurent alors, et c'était là une conséquence normale, les premiers peintres dit de l'incompréhensible et de l'abstrait; les poètes  du mot ou de la syllabe, tous les gens contre lesquels Gramsci dirgea de sa prison son ironie et ses sacarsmes.

L'expression des hommes de culture commençait elle- même à devenir hermétique: le monde de la culture semblait devenir inaccessible à la comprehension de l'homme ordinaire;

Que s'ignifiait tout cela? C'était, en somme, par l'effet de la renaissance idéaliste, un élargissement du fossé qui isolait les courants intellectuels du pays de la vie du peuple, c'est à dire de la vie réelle de la nation, et cela Gramsci l'avait découvert et noté comme une caractéristique de l'histoire italienne, comme une monstruosité, pourrait-on presque dire, de notre histoire et qu'il fallait réduire à tout prix. Les conséquences de cet état de choses étaient d'importance: elles touchaient au développement de la vie des partis et des partis eux-mêmes, à la crise que traversaient les partis: depuis le parti socialiste qui oscillait craintivement entre un volontarisme révolutionnaire privé de toute direction, de toute consistance et de tout sérieux et d'un praticisme démuni de principe et de programme- juqu'au mouvement économique et social catholique qui n'arrivait pas à trouver son chemin entre les tentatives modernistes et les compromis réactionnaires du pacte "GENTILONI" (participation à la vie publique des masses catholiques obtenu en 1913 par le 1er Ministre GIOLITI du Vatican). La crise, en un mot, frappait toute la société italienne. C'est de cette crise que sont sortis non seulement l'interventionnisme dannunzien et le fascisme, mais aussi l'Italie d'aujourd'hui avec tous les problèmes qui restent à résoudre. La pensée de Gramsci s'est formée dans cette crise; c'est c'elle qui l'a porté à agir et c'est lui seul qui aura montré comment elle peut être surmontée et résolue.

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Cette singulière situation du monde de la culture ne pouvait pas ne pas avoir son reflet ici-même, dans cette Université de Turin. Les traditions des écoles positivistes s'éteignaient. Les positivistes à qui il manquait encore le courage d'adhérer ouvertement aux nouveaux courants d'idées se déclaraient au moins Kantiens ou néokantiens. C'était un premier pas, dont je ne saurais dire s'il était un pas en avant ou en arriere. Annibal PASTORE, avec son système panlogique, aimait à se placer, avec la manière originale qui était la sienne, dans l'axe des nouveaux développements et même au delà.

Avec tout cela, l'Université de Turin était alors, je m'en souviens bien, une grande école. L'oeuvre d'orientation et de direction qui s'y faisaient en ces années-là était d'importance. C'est avec cette émotion que j'évoque les maîtres vers lesquels Gramsci alla, qu'il suivit, qui orientèrent sa pensée, éperonnèrent sa volonté.

La voix du grand lettré, d'un grand poète, Antoine GRAF, venait à peine de s'éteindre, cette voix qui avait tant fasciné les jeunes sans doute à cause des accents douloureux qui la procuraient.

La carrière de Rodolphe RENIER était sur le point de se terminer. Ce colosse de la recherche philologique avait initié des générations d'étudiants au scrupule, à l'exactitude, à la précision de la recherche et de l'exposition, en partant à la sincérité et au sérieux;

Hector STAMPINI répandait la lumière d'un classicisme quelque peu replié sur lui -même, bourru et jaloux de sa propre force.

Mais des leçons "Dantesques" d'Humberto COSMO qui reçut justement en ces années-là la chaire de Lettres italiennes, on voyait déjà reparaitre à travers De SANCTIS la dialectique de HEGEL sous sa forme idéaliste.

Je me souviens plus particulièrement d'une salle du rez de- chaussée, à gauche en entrant dans la cour, où nous nous retrouvions tous, jeunes de différentes facultées et d'esprits divers, mais unis dans le commun souci de trouver notre route. Là, un grand esprit, Arthur FARUINELLI, lisait et commentait les classiques du romantisme allemand. Il y avait quelque chose de volcanique dans ses leçons: d'une voix lasse, il s'attardait dans ses recherches, et puis , par moments, comme une flamme, on l'entendait exploser. Il tournait alors la tête vers la fenêtre, à gauche, et la lumière qui en tombait  et son rire et ses mèches frisées qui encadraient son front, tout cela donnait à sa figure un étrange aspect, comme un être angélique ou diabolique, je ne sais, qui nous aurait montré le chemin.

C'était une morale nouvelle, celle qu'il nous indiquait, et dont la loi suprême était la sincérité totale avec nous-mêmes, le refus des conventions, l'abnégation à la cause à laquelle on a décidé de  consacrer son existence. C'est à l'élève Gramsci qu'il revint d'être fidèle jusqu'au bout à cette morale.

Je rencontrais Gramsci à d'autres cours. Je puis dire que je le rencontrais partout où il y avait un professeur qui nous éclairait sur un ensemble de questions essentielles, depuis EINAUDI jusqu'à CHIRONI et RUFFINI. Il me souvient que Gramsci suivait avec attention le cours, devenu célèbre depuis, dans lequel François Ruffini définissait une nouvelle conception entre l'Eglise et l'Etat, conception que depuis (excusez ce manque de modestie) j'ai moi-même résumé dans une expression qui est rentrée dans le texte de la nouvelle Constitution républicaine.

Qu'est-il resté en Gramsci de cet enseignement? Beaucoup de choses, beaucoup d'éléments de sa personnalité, beaucoup de ce qui par la suite devait s'affirmer et se consolider dans le développement même de son travail et de sa pensée.

Et d'abord une qualité dont je ne dis pas qu'elle lui vint du positivisme, mais qui lui vint certainement des grands partisans de la méthode historique qui enseignaient alors ici: la précision du raisonnement, le dédain, la répugnance morale même pour l'improvisation et le superficiel. Feuilletez seulement, si vous n'avez pas le temps de le lire, n'importe  lequel des " cahiers de prison" publiés à ce jour et vous verrez qu'il n'y aucune affirmation qui ne soit accompagnée de sa référence propre avec le rappel précis des sources du livre, de la revue d'où la chose est tirée.

J'ai entre les mains une série de fiches rédigées par Gramsci lorsqu'il était étudiant. Cela semble impossible, mais c'est ainsi: même le articles des journaux quotidiens traitant des questions qui l'intéressaient y sont relevés, avec cette précision qu'il avait apprise, dans les manuels de la méthode historique.

Cet amour, je dirais philologique de la documentation précise ne l'abandonnera jamais. La réfutation qu'il a faite, et qui a été rendue publique tout récemment de la critique de Croce à la loi de la baisse tendancielle du taux de profit est avant tout une réfutation de nature philologique. La première charge qu' il pousse contre le philosophe idéaliste consiste à constater que Croce n'a pas lu tout ce que Marx a écrit sur la question, non seulement dans le troisième, mais d'abord dans le premier livre du "Capital". C'est pour cela que Croce ne s'est pas aperçu que cette loi tendancielle n'est pas comme une espèce de de prophétie d'un absurde écroulement automatique de la société capitaliste, mais qu'elle tend plutôt à révéler les éléments d'un processus contradictoire qui a sa solution et son dénouement dans l'histoire.

Chez les soeurs d'Antonio Gramsci, j'ai retrouvé une série de cartes postales qu'il leur envoyait au temps où il était étudiant à Turin et dans les quelles il les entretien de la manière la plus méticuleuse du sens de tels mots du dialecte Sarde, et non seulement des diverses régions de l'île, mais aussi des divers villages ou des parties d'une même province; et cela pour arriver, par le moyen de  comparaisons exactes, à établir l'histoire précise du mot et de ses différentes acceptions. En ce temps il se consacrait à l'étude de la linguistique vers laquelle il avait été dirigé par un savant de grande valeur, un italien dalmate, MATHIEU BARTOLI. Le pauvre homme souffrit beaucoup lorsqu'il vit Gramsci abandonner ces études pour se consacrer tout entier à la lutte politique, et il ne manqua pas de morigénér son élève infidèle.

Ce détail me revenait à la mémoire lorsque je relisais, il n'y a pas très longtemps, une lettre où, en écrivant à sa belle soeur après dix ans de prison, Gramsci lui fait observer en plaisantant combien sa destinée aurait été différente s'il avait pu se consacrer à l'étude de l'usage du subjonctif à travers les siècles dans notre littérature. A dire vrai, même s'il s'était consacré à l'histoire des mots, l'histoire de chaque mot et même d'une syllabe serait inévitablement devenue pour lui l'histoire de la pensée et de la réalité. C'est seulement de cette manière qu'il entendait la linguistique. C'est pourquoi, lorsqu'il nous parlait des particularités du dialecte de telle ville ou de telle région d'Italie, il faisait revivre autour de nous une époqque historique, toute une atmosphère sociale.

La  seconde chose que l'université lui fit fortement sentir, ce fut, je crois, le besoin d'une vision générale du monde et d'une certaine unité de notre conscience, une unité où connaitre et agir seraient liés l'un à l'autre.

Enfin par les études qu'il effectua ici se fit plus nette en lui la notion de la crise que la société italienne était en train de traverser et il prit plus vivement conscience de la nécessité du grand effort qui devait être accompli par toute une génération pour renouveler à la fois la connaissnce et la volonté des italiens.

Et ici se greffe sa thèse, mise au premier plan dans ses travaux accomplis en prison, sur la valeur décisive que revêtent l'organisation et l'histoire des intellectuels lorsqu'il s'agit de comprendre tous les développements d'une société. Non seulement il comprenait le changement survenu dans l'orientation de la culture italienne sous l'influence des nouvelles interprétations idéalistes de la dialectique Hégélienne, mais il était aussi en mesure d'en découvrir les limites et d'en préciser les erreurs.

Le vrai, c'est le fait que cette thèse était la sienne. Non le fait des positivistes, mais la réalité de son devenir, c'est à dire la création des choses et des hommes liés dans un processus unique qui se déroule sur la trame complexe des rapports économiques et sociaux, la formation et le développement de la société humaine et des rapports entre l'homme et la nature à travers l'activité des hommes eux- mêmes. De là sa conception marxiste, du devenir en tant que réalité et de la réalité en tant que devenir, qu'il oppose à celle de la philosophie idéaliste: " s'il est nécessaire, écrit-il, de fixer dans le continuel écoulement des évènements, des concepts sans lesquels la réalité ne pourrait être comprise, il est nécessaire aussi, il est même indispensable de dire et de rappeler que la réalité en mouvement et concept de la réalité. S'ils peuvent logiquement être séparés, doivent, historiquement, être conçus comme une unité indivisible. Autrement, il arrive ce qui est arrivé à CROCE: l'histoire devient une histoire formelle, une histoire des idées, et, en dernière analyse, une histoire des intellectuels....une histoire de mouche-du-coche" .

La pensée profonde dans laquelle je trouve le fil qui fait l'unité de la plus grande partie des observations de principe et de méthode éparses dans ces "cahiers" que l'on commence aujourd'hui à publier. Là est le point central de sa pensée. Dans cette nouvelle conception de la réalité, qui est celle du marxisme, il trouve ce qui lui parait permettre à la culture italienne de surmonter la crise qu'elle traversait alors en faisant retrouver  l'unité  de l'être et de la pensée, en faisant retrouver cette unité dans l'histoire réelle, dans les luttes réelles qui permettront de transformer et de rénover le pays en créant de nouveaux rapports économiques et sociaux. Il y a ici en germe  une nouvelle conception de l'histoire de l'Italie pensée, non plus comme histoire de groupes d'intellectuels, mais comme histoire du peuple, et cette conception se voit développée en une épaisse série de notes où l'on est stupéfait de découvrir des jugements originaux sur des époques historiques entières et sur les grand hommes du passé, la révision radicale des préjugés courants, rhétoriciens de la propagande ou faux pour d'autres raisons encore.

Quand Gramsci aboutit-il à cette conception? En 1916 il publie ici, à Turin, un numéro unique du journal dédié à la jeunesse: " la cité future". Dans ce numéro unique, les éléments de la dialectique idéaliste l'emportent encore. En 1919-1920, lorsque sort "l'ordre nouveau", l'expérience faite dans la guerre non seulement par l'Italie, mais par le monde entier,étant arrivée à maturité, la nouvelle vision de la réalité achevée chez Gramsci, même si certaines justifications scientifiques et philosophiques lui manquent encore.

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"L'ordre nouveau" ! L'Ordre nouveau lui même, laissez-moi le dire, est né à l'Université de Turin, il est né ici. Parce qu'il n'y avait pas seulement en cette université et en cette ville les professeurs et leurs cours. Il y avait aussi une autre réalité, qui frappa profondement Gramsci et d'autres parmi nous. En 1912, en 1913, lorsque, à certaines heures de la matinée, nous abandonnions l'amphithéâtre et que nous sortions de la la cour sous les galeries pour nous diriger vers le Pô, nous rencontrions des groupes d'hommes différents de nous et qui cependant suivaient le même chemin.

Toute une foule se dirigeait vers ce fleuve et vers le bois de la rive, là où en ces temps-là les travailleurs en grève ou en fête étaient obligés de tenir leurs meetings. Nous aussi, nous nous rendions en ces endroits; nous nous mélions à ces hommes; nous écoutions leurs discours; nous parlions avec eux; nous nous intéressions à leurs luttes. Ils semblaient à première vue bien différents de nous autres étudiants. Ils semblaient appartenir à une autre humanité. Mais ils n'étaient pas une autre humanité. Ils avaient l'humanité vraie, celle qui est faite d'êtres qui vivent de leur travail et qui, luttant pour modifier les conditions de ce travail, se modifient en même temps eux mêmes et créent de nouvelles conditions d'existence pour eux et pour toute la société.

Antonio Gramsci était arrivé de Sardaigne déjà socialiste. Peut-être l'était-il plus par cet instinct de rebellion du Sarde et par un humanitarisme de jeune intellectuel de province que par la possession d'un système complet de pensée. Ce système devait lui être donné par Turin: par l'université de Turin et par la classe ouvrière de Turin. Dans cette classe ouvrière il reconnut la force qui peut transformer le monde, qui travaille et se bat concrétement pour le transformer, ce qui ne traduit pas là une conception générale et confuse du peuple, mais la conception d'une force compacte, organisée, dans la quelle mûrit, à partir des conditions mêmes du développement de la vie réelle, une conscience nouvelle qui renouvelle à la fois les individus et la collectivité.

On a prétendu que la conception marxiste de la classe ouvrière que Gramsci développa et que toute la doctrine des conseils d'usines comme cellules d'une humanité nouvelle- doctrine développée dans "l'ordre nouveau" et qui s'est vérifiée dans de grands mouvements nationaux- étaient quelque peu romantiques, que romantique était la vision de l'ouvrier protagoniste et héros de l'histoire moderne. Non  ce n'était pa du romantisme et  l'histoire de l'Italie l'a prouvé, comme l'a démontré l'expérience faite par nous tous au cours de ces denières années, après l'écroulement de toutes les structures et de toutes les hierachies de la société italienne qu'avaient frorgées les classes dirigeantes traditionnelles devenues Fascistes. Tout ce qui devait être recueilli et sauvé de notre société ne fut recueilli et sauvé que par l'initiative de la casse ouvrière, avant- garde et guide de tout le pays dans la lutte pour la libération contre l'oppresseur étranger.

Gramsci n'a pu voir ce grand évènement de notre histoire. Il avait cependant vu, il avait même vécu  un autre évènement d'importance historique mondiale: La Revolution Russe, la rénovation d'une société plus arrièrée que la nôtre, oeuvre d'une classe nouvelle dirigée par un groupe compact de militants qui, grâce justement à leurs liens permanents avec le mouvement des travailleurs, s'étaient affirmés comme les guides de la nation, de l'Europe, de l'Humanité.

Ce fut alors que Gramsci se détacha de l'école. Se détacha-t-il pour autant de l'étude? En aucune manière!  Nous pourrions parler de détachement si nous pensions que pour Gramsci l'étude avait jamais pu être séparée de l'action. Or l'étude et la vie lui avaient fait découvrir la force sociale appelée à sauver et à rénover en même temps qu'elle le monde entier et l'avaient fait se lier à elle. L'étude et la vie devaient rendre toujours plus étroit ce lien. Toutes ces ressources de la pensée et de l'action, il devait les mettre au service de cette force.

De là son activité comme dirigeant du Parti à un stade qui même aujourd'hui nous semble fort éloigné, mais qui contenait et même prévoyait tous les développements à venir. De là son activité dans des circonstances de tempête, dans l'exil, la prison, devant la mort.

Certes, le programme que Gramsci s'était tracé était immense, gigantesque. Il lançait un défi à toute une société; il partait en lutte contre un monde dont les influences atteignaient  même, sous les formes les plus diverses, les rangs de cette classe à la tête de laquelle lui, Gramsci, se mettait. Vous l'imaginez bien: cette conception renouvelée du marxisme, cette conception qui adhérait si totalement à la réalité de la vie de notre pays, devait résonner aux oreilles des socialistes d'alors comme une cloche sans écho.

Je m'explique ainsi, dans la vie d'Antonio Gramsci, certains moments non de découragement, mais d'incertitude lorsque peut- être le doute l'assaillait: fallait-il entreprendre tout de suite la lutte ou ne fallait-il pas d'abord procéder à un grand travail d'éducation?

En réalité le sens de tout ce qu'il avait appris chez HEGEL et Marx était qu'il n'est pas d'éducation hors du travail, qu'éducation est synonyme de vie, qu'éducation veut dire bataille, qu'éduquer veut dire souffrir pour la cause qque l'on a choisie, qu'éduquer veut dire donner sa propre vie pour cette cause.

Avait-il conscience de la grandeur des devoirs qu'il s'était fixé tant sur le plan de la pensée que sur celui de l'action? Les "lettres de prison" répondent oui. Je me souviens de l'une d'entre elles dont je ne sais si elle a été publiée intégralement ou en partie. Il est en prison depuis longtemps. Il écrit à sa belle soeur, sur un ton douloureux de plaisanterie et de sacarsme il discute avec elle d'une curieuse théorie, positiviste peut être, selon laquelle tous les sept ans toutes les molécules qui composent notre corps se transformeraient et changeraient complètement. Et Gramsci de se demander si après sept ans de cachot il ne pourrait pas être devenu autre et par conséquent peut-être aussi sortir de prison. Mais non;" je suis parti à la guerre, dit-il, je dois combattre jusqu'à la fin". Là est l'unité de sa vie, de son être, de sa conscience.

Il y a quelque chose de tragique dans cette situation et qui a été sensible à tous ceux qui ont lu les "lettres". Travailler et combattre, tel était son destin, et lui savait depuis longtemps, depuis les années d'Université, peut être parce que sa misère physique l'avait contraint à réflèchir plus profondément à ces choses que cela ne pouvait pas aller sans souffrance.

J'ai retrouvé il y a peu de jours l'une des dernières lettres qu'il écrivit de l'Université à sa soeur. Je pense qu'on avait dù le gronder de chez lui, qui sait pourquoi. Peut-être n'avait-il pas passé tous ses examens, ainsi que l'aurait exigé le règlement. Il répond navré, avec des mots qui révèlent le fond de son être:" je viens de recevoir ta lettre, je me sens profondément malheureux, parce que je sens que vous avez perdu confiance en moi... Je croyais être mieux connu et mieux compris. Mais laissons aller. C'est ma faute, je le sens; j'aurais dù me détacher, comme je l'ai déjà fait de la vie. J'ai vécu pendant deux ans en dehors du monde, un peu dans un songe. J'ai laissé se rompre l'un après l'autre tous les fils qui m'unissaient au monde et au hommes. J' ai vécu entièrement pour le cerveau et aucunement pour le coeur. Peut-être est-ce pour cela que j'ai beaucoup souffert du cerveau; ma tête a toujours été pleine de douleurs et j'ai fini par ne plus penser qu'à elle. Et non seulement pour les choses qui vous regardent, mais aussi pour tout ce qui touche à ma vie... Je me suis fait ours, en dedans et au dehors. Il en a été pour moi comme si les autres hommes n'existaient pas, comme si j'avais été un loup dans sa tannière. Mais j'ai travaillé. J'ai peut être prop travaillé, plus que mes forces ne me le permettaient. J'ai travaillé pour vivre alors que pour vivre j'aurais dù me reposer, j'aurai dù m'amuser; en deux ans  je n'ai peut être jamais ri, comme je n'ai jamais pleuré. J'ai essayé de vaincre  la faiblesse physique en travaillant et je me suis affaibli plus encore. Depuis au moins trois ans je n'ai pas passé un jour sans avoir mal à la tête, sans éprouver du vertige sans que la tête ne m'ait tourné. Je n'ai jamais rien fait de mal à personne sauf à moi-même. Non, je n'ai jamais eu rien à me reprocher. Dans ces conditions qui sont les miennes, combien pourraient en dire autant?"

Il y a là l'accent que nous retrouverons dans les "lettres de prison". Cet homme sentait qu'il devait donner quelque chose non à lui même, mais aux autres. Il sentait, avant d'être emprisonné, qu'il devait, en travaillant et en combattant, sacrifier sa vie même.

Je me demande souvent: si lorsqu'il fut arrêté,- et je ne rappellerai pas les détails de cette arrestation, ni ceux de sa vie en prison: ils sont connus et Gramsci lui-même n'aimerait pas que l'on insista trop là dessus,- il avait été supprimé tout de suite, que serait-il resté de lui, de ses oeuvres écrites? Des articles de journnaux et de revues, le travail sur la question méridionale qui contient en germe une nouvelle orientation des études sur l'histoire de l'Italie. Il serait resté son action et les souvenirs fournis par ses camarades.

Nous nous souviendrons de lui, peut être, comme d'un personnage socratique dont ses amis auraient rédigé les conversations qu'il tenait la nuit, une fois terminé le travail quotidien du journal. Quel jeu curieux du destin ! Ces Messieurs du tribunal spécial, à qui l'ordre a été donné de faire en sorte que ce cerveau ne fonctionnât plus pendant une vingtaine d'années, ont dû penser qu'ils avaient exécuté au mieux l'ordre reçu: ils enfermèrent Gramsci en prison. Ils le surveillèrent, ils lui rendirent la vie impossible. Or c'est justement de cette prison que viennent de sortir de la lumière 2 800 pages d'un travail attentif, minutieux, oeuvre d'un homme d'étude qui a pesé et médité chacun de ses mots.

Les camarades qui ont été en prison avec Gramsci se rappellent combien il était dur dans les discussions qu'il avait avec les détenus qui très ostensiblement se gardaient de faire quoi que ce fut pour arriver à conserver leur santé. Il sentait qu'il devait résister parce qu'il n'était pas encore arrivé au terme de son chemin. Une partie de sa mission restait encore à accomplir.

De là le ton plus que pathétique, dramatique des "lettres". Il veut vivre. Il veut travailler. Toute sa volonté est tendue vers ce but. Mais il a déjà compris, et la lettre que je vous ai lue toute à l'heure nous le dit, qu'on ne peut pas vivre avec sa seule volonté et que les sentiments ne peuvent être retranchés de la vie. Il avait une famille, une compagne, deux enfants dont l'un demeurera pour lui inconnu. En prison cette nouvelle réalité le fuit. Le voici qui procède à sa recherche anxieuse. Il veut continuer à travailler, à écrire; il ne veut pas se perdre dans ses songes. Pour cela le contact avec la réalité qui s'évanouit tout autour de lui, lui serait indispensable. D'où sa protestation douloureuse contre la masse de ténèbres qui peu à  peu l'enveloppe, d'où l'effort qu'il fait pour se représenter de manière concrète le monde du dehors, l'existence de sa femme, le visage, la voix de ses enfant. C'est un cri de douleur, et qui sonne comme la demande instante d'un esprit avide de lumière.

Je crois qu'il n'existe pas dans l'histoire humaine un exemple aussi tragique de la lutte jusqu'au dernier soupir entre les facultés de l'homme et la fatalité brutale, entre celui qui voulut continuer à travailler, à combattre, à apprendre et la force despotique qui le fait peu à peu disparaître.

Quand je pense à cette vie de Gramsci en prison et que je vois cependant, malgré tout cela, sortir la lumière l'un après l'autre ses écrits des années terribles, je ressens envers lui, avant toute chose, un sentiment de profonde reconnaissance. Jusqu'au dernier moment il a vécu pour nous, pour nous tous, il a voulu vivre pour nous aider à avoir une vision plus cohérente, plus profonde et plus unie de notre destin. Il n'a pas vécu seulement pour notre parti, ni seulement pour les ouvrers et les intellectuels qui le suivent, mais pour tous le Italiens, pour notre pays.

Lorsque certains des principes et des règles qu'il a élaborés seront devenus familiers aux intellectuels et au peuple italiens, la réflexion sur notre histoire prendra une nouvelle direction, l'étude de la structure et du développement de notre société possèdera un nouveau contenu. Un nouvel élan animera la vie même de notre pays lorsque  des groupes toujours plus grands d'homme de pensée et d'action seront poussés à briser leur isolement du peuple, c'est à dire de la réalité de la vie nationale, et que celle-ci finira par se fondre en une nouvelle unité.

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GRAMSCI mourut à quatre heure dix , le 27 avril 1937. Une heure après arrivait l'ordre de l'enlever, de le faire disparaitre, comme si même ce pauvre corps eùt  constitué un danger pour un régime qui se disait si fort. Et comme, après l'intervention de  je ne sais quelle autorité, le permis d'inhumer fut refusé, on dut recourir à la crémation. Le sort a voulu que ses restes reposent aujourd'hui à Rome à côté de ceux du poète SHELLEY, dans le cimetière des anglais qui a inspiré à de très hauts esprits des chants immortels.

Recueillons-nous par la pensée devant ces cendres. Tournons- nous si nous le pouvons, par l'esprit et la volonté vers l'exemple de cette vie. Que l'Université de Turin soit fière d'avoir eu Antonio Gramsci parmi ses élèves, fière de savoir que de ces murs est sortie une grande part de l'inspiration et du travail d'Antonio GRAMSCI. Que soient fiers les ouvriers, que soient fiers les intellectuels d'avant- garde de toute l'Italie d'aujourd'hui.

Que par son propre travail chacun de nous porte en avant la mesure de ses forces l'oeuvre que Gramsci a fait plus que commencer. Au moment ou, comme en 1914 et 1915, de nouvelles nuées grosses de tempête s'accumulent à l'horizon, que nous guide le souvenir de ce granf homme qui vécut dans la temête, sut faire monter la voix calme du penseur et le très haut exemple de l'indéfectible volonté de l'homme d'action.

Le sillon qu'il a tracé est un des plus profonds; la semence qu'il a jetée a déjà donné des fruits. Il nous revient de faire que cette semence donne des moissons plus abondantes encore, dans l'intérêt de tous les travailleurs, dans l'intérêt de tous les intellectuels italiens, dansl'intérêt de notre pays."

PALMIRO TOGLIATTI

traduit par JEAN NOARO

publié  dans "la Nouvelle Critique" n° 46  Juin 1953.

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Date de dernière mise à jour : 25/11/2013

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