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TEMOIGNAGE de TATANIA SCHUCHT

"Le 25 avril à 12h 30, je lui avais apporté le livret  signé par le greffier du juge du tribunal de Rome chargé de la surveillance, avec la déclaration du bureau de la surveillance qu'une fois terminé le temps de liberté conditionnelle, toute mesure de sécurité serait suspendue à  l'égard de Nino.

Ce jour là je ne crois pas que Nino s'est senti plus mal que d'habitude. Je peux même dire qu'il était plus tranquille que d'habitude. Comme toujours, je suis retourné à la clinique dans l'après-midi vers 5 heures et demie.

Comme d'habitude nous avons parlé des évènements du jour, et comme je devais préparer un cours de littérature française et que j'aurais voulu étudier un peu en restant avec Nino, pendant qu'il continuait à lire, il a protesté en disant que j'étais venue pour lui tenir compagnie et que je ne devais pas travailler dans mon coin et que d'ailleurs je n'aurais pas dù accepter aussi ce travail qui me demandait une préparation particulière, que je me fatiguais trop, etc. Toutefois nous avons regardé ensemble quelques mots dans le larousse. Il n'a pas voulu que je lui lise du Corneille. Puis nous avons conversé jusqu'à l'heure du diner. Quand je lui ai proposé de descendre pour faire voir le livret, où d'appeler le commissaire, il m'a dit qu'il n'y avait aucune urgence et que je pourrais le faire un autre jour.

Il a diné, comme d'habitude, il a mangé un potage, un peu de compote de fruits et un petit morceau de gâteau. Il est sorti pour aller aux toilettes et on l'a ramené assis sur une chaise, soutenu par plusieurs personnes. Aux toilettes il avait complètement perdu l'usage du côté gauche. Il parlait sans aucune difficulté, il a répété à plusieurs reprises qu'après s'être effondré, mais sans avoir heurté la tête, il s'était trainé jusqu'à la porte, et avait appelé de l'aide. Un malade qui passait avertit l'infirmière qui suggéra à Nino de s'efforcer d'ouvrir lui même la porte et il y est arrivé, en prenant appui sur le côté droit. Malheureusement il a fait des efforts énormes, alors qu'il aurait dû éviter toute émotion et tout effort. Après l'avoir mis au lit on appela un médecin parmi ceux qui se trouvaient à la clinique. Ce fut d'abord le docteur Marino qui interdit toute piqûre à base d'excitant, en disant que celle-ci ne pouvait qu'aggraver son état, alors que Nino réclamait énergiquement cette piqûre, voulait un cordial, disait même qu'il voulait une double dose, bref, Nino avait tous ses esprits et avec toutes sortes de détails il répéta même au docteur ce qui lui était arrivé. Quand on lui apporta ensuite une bouillote pour les pieds, il me dit d'abord qu'elle était brûlante, puis que le pied gauche ne sentait pas trop la chaleur.

On attendait le professeur Puccinelli d'un moment à l'autre, car il avait été appelé d'urgence pour une opération. J'avertis la conciergerie et la chambre d'opération pour que, dès son arrivée, le professeur passe voir Nino. Il arriva vers 9 h environ accompagné de son assitant, constata l'immobilité totale du côté gauche, bras et jambe, ordonna de mettre de la glace sur sa tête, d'enlever la bouillote et de faire un lavement avec du sel, et Nino dit qu'il ne voulait pas et a répéter à Puccinelli ce qui s'était passé aux toilettes. Il a précisé qu'il n'a absolument pas perdu connaissance, mais que son côté gauche était devenu insensible et incapable de tout mouvement. Puccinelli essaya de lui faire bouger les membres inférieurs et se contenta de reprendre les paroles de Nino:" la jambe gauche est faible", oui il a bien dit " est faible". Il ordonna de pratiquer une saignée. Nino parlait encore normalement, avec à peine  quelques signes de fatigue que Puccinelli a relevés. Il me dit que Nino devait rester parfaitement tranquille, alors qu'à son arrivée, l'ayant trouvé allongé sur le ventre il avait aidé à le mettre sur le dos. Maintenant Nino cherchait une position lui permettant de mieux se reposer, il avait saisi d'une main, la seule valide, les barres du lit et j'ai dû l'avertir de ne pas trop se pencher sur le côté gauche, celui qui était immobilisé, parce qu'il était sur le point de tomber du lit. Il répondit à mon observation qu'il avait parfaitement comprise et s'efforça de se tirer de l'autre côté. Malheureusement on est venu lui faire la saignée qu'après plus d'une heure; pendant ce temps il a vomi plusieurs fois. J'étais seule mais j'ai quand même réussi à lui être utile; il a demandé ensuite à uriner et l'a fait, puis il a encore fait des efforts pour vomir, puis il a essayé de se moucher parce qu'il avait dû avoir par la force des choses le nez obstrué par la nourriture, il parlait, puis il a commençé à chercher son mouchoir sans dire un mot, à chercher en tatonnant, puis il est resté les yeux fermés, et sa respiration était haletante. La saignée n'a pas donné le résultat escompté et le docteur Belock a alors fait comprendre à la soeur que l'état du malade était désespéré. Un prêtre vint, d'autres soeurs, j'ai dû protester avec la plus grande véhémence pour qu'on laisse Antonio tranquille, et au contraire ils ont voulu continuer à s'adresser à Nino pour lui demander s'il voulait ceci ou cela; etc. Le prêtre m'a même dit que je ne pouvais pas commander, etc. Le lendemain matin, vers 10 h, Frugone est venu. Toute la nuit s'est passée sans qu'il y ait eu la moindre modification dans son état.

A la question que je lui posais pour savoir quel était l'état  réel du malade, Fragone répondit qu'il était au plus mal et qu'il ne pouvait rien me dire d'autre, comme un architecte ne peut donner aucun avis quand une maison s'est effondrée.  Il a ordonné toutefois de mettre des sangsues sur les apophyses mastoides, et de faire certaines piqures. Mais 24 heures après l'attaque il a recommençé à faire des efforts pour vomir et sa respiration est devenue très pénible. Je l'ai toujours veillé en faisant ce que je pouvais, en lui humectant les lèvres, en essayant de rétablir artificiellement sa respiration quand celle-ci semblait vouloir s'arrêter, mais ensuite vint un ultime halètement bruyant, puis ce fut le silence irrémédiable.

J'ai appelé le docteur qui confirma mes craintes. Il était 4h 10, le matin du 27 avril. A 5h 1/4 les soeurs ont voulu porter le corps dans la salle mortuaire. Je l'ai accompagné et je suis resté un certain temps, puis j'ai dû remonter pour rencontrer Carlo que j' attendais le matin même. En attendant j'ai téléphoné à un ami pour qu'il m'envoie quelqu'un pour faire un masque. Quand Carlo est arrivé, je l'ai prié d'aller chercher un photographe. Entre- temps le mouleur était arrivé avec la personne que j'avais appelée; on leur fit des difficultées pour entrer. Mais je dis fermement que toutes les formalités seraient remplies après que le temps pressait. La chance a voulu qu'on m'écoute et ainsi le travail a été fait. Avant de sortir cependant ces personnes ont dû faire un grand nombres de déclarations par écrit sur nos rapports réciproques, etc, etc

Puis le photographe arriva. Et lui aussi eut droit à sa par d'interrogatoires. Et quand dans l'après-midi Carlo revint, se dirigea droit vers la salle mortuaire et voulut ouvrir la porte, on l'arréta, et quand il eut décliné son identité, on lui confirma l'interdiction en lui disant que tel était l'ordre du ministère. Que personne ne devait voir le corps. Carlo protesta auprès du commissaire et l'ordre fut levé. Nous avons toujours éte entouré par une foule d'agents et de fonctionnaires du Ministère de l'Intérieur; mais nous avons pu voir le corps. Le fait que nous avons fait faire un masque et des photographies nous a valu des interrogatoires, nous avons dû dire si nous avions envoyé des faire- part et si les funérailles seraient privées ou non. Il n'y avait que Carlo et moi en dehors de la force publique toujours présente en grand nombre aussi bien pendant la levée du corps que lors de la crémation. Et même pour celle-ci, comme nous n'avons pas eu tout de suite l'autorisation, pour laquelle quelques jours étaient nécessaires, étant donné que Carlo devait se rendre en Sardaigne pour les papiers, les pompes funèbres nous ont avertis que la police avait donné l'ordre de procéder à la crémation le plus rapidement possible, sinon elle se chargerait elle-même de faire enterrer le corps. Nous nous sommes adressés au Ministère, où l'on nous a répondu que cette affaire ne les concernait en rien et qu'ils ne voyaient aucun inconvénient à ce que nous cherchions qui avait donné cet ordre aux pompes funèbres. Les cendres sont maintenant déposées dans une cassette en zinc à l'intériieur d'une autre caisse en bois, à l'endroit réservé par l'administration, gratuitement pour dix ans. J'attends pour demander l'autorisation de transfert. La nouvelle de la mort a été annoncée à la radio et publiée dans les journaux. La même phrase partout. Je suis en train de faire fondre le masque en bronze, ainsi que la main droite. La  forme en platre est assez bien faite, et j'espère que celle en bronze sera mieux car j'ai confié ce travail à un sculpteur."

TATANIA SCHUCHT à PIERO SRAFFA

 12 MAI 1937

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Date de dernière mise à jour : 17/02/2015

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