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Avec mes frères,je suis allé un jour dans le champ de ma tante Maria Domenica, malgré sa rudesse elle était au fond très bonne. C'était chez elle que j'allais le plus volontier car elle était après l'oncle Sérafino, la seule parente sympathique que nous eussions. Dans son champ se trouvaient deux beaux chênes et quelques arbres fruitiers; nous devions récolter les glands pour donner à manger à un petit cochon. Le champ n'était pas très loin du village mais tout était désert alentour et l'on devait descendre dans un vallon. A peine étions-nous entrés dans le champ, voilà que sous un arbre était tranquillement assis un gros renard, avec sa belle queue dressée comme un drapeau. Il ne fût pas du tout effrayé; il nous montra les dents, mais on aurait dit qu'il riait, non qu'il nous menaçait. Je voyais un renard pour la première fois. Nous les enfants nous étions en colère parce que le renard n'avait pas peur de nous, vraiment pas peur du tout. Nous lui lançames des pierres mais il bougeait à peine et puis nous regardait à nouveau d'un air moqueur et sournois. Nous le mettions en joue avec des batons et nous faisions ensemble : Boum! comme si c'était un coup de fusil, mais le renard nous montrait les dents sans s'émouvoir. Tout à coup, on entendit un vrai coup de fusil, tiré aux alentour par on ne sait qui? Alors seulement le renard fit un bond et s'enfuit à toutes jambes. Je le revois encore, tout jaune, courir sur une murette, rapide comme l'éclair, la queue dressée et disparaîtredans un fourré.

Nous avions à Ghilarza une autre tante - tante Nina Corrias- qui était très bonne, je crois, malgré certains airs innocents de supériorité continentale. Elle a beaucoup contribuée à rajeunir un peu l'atmosphère de Ghilarza, sans crainte de heurter les préjugés, les institutions, ni les gens.

C''est elle qui avait mis sur pied le premier cercle féminin du village. Et quand en 1905 elle fit enterrer civilement son frère, le censeur, celà fit un grand bruit car en dépit de l'opposition du clergé, tout le village suivit le cercueil.

Nombre de ses autres initiatives "progressistes" m'ont fait un peu rire, mais au fond je pense qu'il s'agissait de choses sérieuses et elle y mettait, malgré les chuchotements et les scandales que ça soulevait, une ferveur de toute façon digne d'éloge. Moi qui était curieux comme un furet, j'appréciais ce genre de petites choses.

Tante Grazia, elle, vivait chez nous. Elle était très pieuse et elle croyait qu'il avait existé une "dame Bisodia", très pieuse, si pieuse que son nom était toujours répété dans le "pater noster" qui était une des prières en latin contenues dans lephilotée que les bigotes du village aimaient à réciter. C'était le " Dona nobis hodie" que, comme beaucoup d'autres, elle lisait "dona bisodia" et qu'elle croyait être une dame du temps passé, quand tout le monde allait à l'église et qu'il y avait un peu de religion sur cette terre. On pourrait écrire un conte sur cette " dona bisodia" imaginaire qu'on donnait en exemple. Combien de fois,tante Grazia n'a t-elle pas dit à mes soeurs Grazietta et Emma: "Ah! c'est sur, tu n'est pas comme dame Bisodia !" quand elles ne voulaient pas aller se confesser pour pâques.

Pour l'église, la croyance en Dieu devrait être pour tout homme la source du plus grand réconfort et le fondement inébranlable de la vie morale, mais il semble que l'église ne se fie pas trop à ce caractère inébranlable, ni à la solidarité de ce reconfort apaisant, puisqu'elle pousse les fidèles à créer des institutions humaines qui viennent au secours des affligés et les empêchent de douter et d'être ébranlés dans leur foi. Il semble donc que l'église elle même veuille dire, implicitement, que Dieu n'est pas autre chose qu'une métaphore pour désigner l'ensemble des hommes organisés pour se porter assistance réciproque.

Mon père et mes frères coyaient, eux, qu'ils avaient de grandes capacités commerciales pour les affaires. Ils faisaient toujours des châteaux en Espagne et critiquaient le manque d'esprit d'initiative des autres sardes. Naturellement aucune de leurs initiatives ne reussissait jamais. Et la faute en revenait toujours aux autres comme si ce "autres" n'avaient pas aussi existé auparavant et comme s'il n'aurait pas fallu les prendre en considération avant de commencer.

Je m'amusais à me moquer de cette façon de faire et de mener les opérations; ce qui mettait tout le monde en colère; je finissais par me disputer avec tout le monde. Nannaro et Mario étaient portés à imaginer des gains fabulleux et à faire des châteaux en Espagne pour la moindre chose. Tous à la maison croyaient avoir (excepté moi) la bosse des affaires.

Je me souviendrais toujours pour la honte éternelle des Gramsci de l'expérience fameuse du "poulailler", en particulier parce que ces poules, qui ne faisaient jamais d'oeuf, m'ont complètement esquintés, à coup de becs, trois ou quatre romans de Carolina Invernizio (tant mieux!).

J'avais alors 8/9 ans et je connaissais une famille du village voisin, père, mère et enfants. C'étaient des petits propriétaires qui tenaient une buvette. Des gens très énergiques, surtout la femme. Je savais (ou j'avais entendu dire) qu'en plus des fils que tout le monde connaissait, cette femme en avait un autre qu'on ne voyait jamais, mais dont les gens parlaient en soupirant comme un grand malheur pour la mère, un idiot, un monstre ou quelque chose de ce genre.

Ma mère parlait souvent de cette femme comme d'une martyre qui faisait de gros sacrifices pour cet enfant et supportait toutes les souffrances.

Un dimanche matin vers 10 heures, on m'envoya chez cette femme; je devais lui remettre des ouvrages au crochet et toucher l'argent. J'arrivais chez elle au moment où elle fermait la porte de la maison, toute endimanché, pour assister à la grand messe. Elle portait un panier sous le bras. En me voyant elle hésita un peu, puis se décida. Elle me dit de l'accompagner quelque part et qu'au retour elle prendrait le travail que j'apportais et me remettrait l'argent. Elle me conduisit hors du village, dans un petit jardin potager encombré de détritus et de gravats. Dans un coin se trouvait une construction, servant de porcherie, d'un mètre vingt de haut, sans fenêtre ni ouverture mais munie d'une solide porte d'entrée. La femme ouvrit la porte et l'on entendit aussitôt un gémissement de bête. C'était là qu'était son fils, un jeune homme de 18 ans, de corpulence très robuste, qui ne pouvait se tenir droit et par conséquent restait toujours assis et sautillait sur son séant vers la porte, autant que lui permettait une chaîne qui le serrait à la taille et qui était attachée à un anneau fixé au mur. Il était couvert de crasse, seuls les yeux rougeoyaient comme ceux d'un animal nocturne. La mère lui versa dans une auge le contenu de son panier, une patée faite avec tous les restes de la famille, et remplie d'eau une autre auge puis referma la porte et nous partimes.

Je ne dis rien à ma mère de ce que j'avais vu, tellement j'avais été impressionné et tellement j'étais persuadé que personne ne me croirait.

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Date de dernière mise à jour : 16/08/2012

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