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L'étude pour l'étude m'est difficile, peut être parce que toute ma formation intellectuelle a été d'ordre polémique, même la pensée "desintéressée". Parfois, mais c'est rare, il m'arrive, armé d'un certain type de réflexions, de trouver pour ainsi dire dans les choix des réflexions mêmes, l'intérêt me permettant de me consacrer à leur analyse. D'ordinaire je me place du point de vue diabolique ou didactique pour ressentir une stimulation intellectuelle. Je n'aime pas lancer des pierres dans le noir, je veux percevoir un interlocuteur ou un adversaire concrêt, même dans les rapports familliaux; je veux avoir des dialogues, sinon je n'aurai l'impression que d'écrire un roman par lettres, que sais-je, de faire de la mauvaise littérature.

en aout 32 je me suis trouvé dans un état de santé désastreux dû pour l'essentiel aum anque de sommeil. Il me fallait trouver très vite une solution car je traversais de véritables rages neurasthéniques d'obsessions continuelles et spasmodiques qui ne me laissaient pas un instant de répit. Cela avait fini pas me priver de toute volonté de réagir et de résister ; j'étais effrayé quand je voyais que je perdais le contrôle de mes impulsions et des instincts élémentaires de mon tempérament. Seule la lecture des lettres reçues me donnaaient quelques heures de sérennité et de joie. Cela dit, je n'avait pas l'intention de me suicider, ni de m'abandonné comme un chien crevé, au fil du courant, car je me dirige moi-même depuis longtemps. Je ne voulais pas devenir fou ou entrer dans une phase que je n'arrivais même pas à m'imaginer tellement j'étais à bout de force.

Voilà maintenant cinq ans à soustraire de ma période de vie la plus productive et importante. Je n'ai pas envie de dresser un bilan des profits et des pertes, ni de pleurer amérement sur telle ou telle partie de ma vie qui s'en est allé au diable. Il me semble cependant qu'elles coïncident avec une période déterminée de ma vie physiologique, c'est à dire qu'elles ont été nécessaires pour réduire mon organisme à la condition pénitenciaire. Peut être que la période qui vient me le fera plus durement sentir comme une chose travaillant, en permanence, à détruire les forces?

En attendant, j'apprends à faire des petites cigarettes, en réduisant le papier, c'est à dire en les diminuant en longueur et en largeur de façon à en faire rouler plusieurs petites. Celà me permet de fumer trois fois un petit peu au lieu d'une seule à la fois, avec la même quantité de tabac frais; ceci afin de m'oter l'envie de fumer (les prisonniers fument 3 fois la même cigarette, un peu à chaque fois) puis ils utilisent encore les mégots. Cette pratique me dégoûte et je préfère ma solution qui demande beaucoup de papier à cigarettes et d'allumettes. Pour ces dernières j'utilise la pratique pénitentiare qui consiste avec une aiguille à couper chaque allumette dans le sens de la longueur. A ce jour, j'ai réduit de 40% ma consommation de cigarettes (10 par jour). Je pense ainsi encore réduire ma consommation sinon à cesser complètement de fumer; même si le fait de fumer est lié au degré d'intensité de travail intellectuel ( en ce moment je lis peu et pense encore moins); je sents que mon intelligence est en bouillie, tout comme mon physique. On va rentrer dans l'hiver, je vais veiller à ce que ça n'empire pas.

J'ai le sentiment d'être atteint par la "détentionite". Je garde encore un peu de sensibilité mais plus les jours passent et plus je me demande si dans un an je ne serais pas complètement changé; peut être que je ne serai même plus capable de sentir ce que je sents encore aujourd'hui. Je serai peut-être tombé dans un égoisme le plus grossier et le plus bestial. Cette situation fait que j'envisage, sérieusement, de dire à Giulia quelle est à présent dégagée de tout lien moral à mon égard et quelle doit se construire une nouvelle vie. Bien qu'elle ne soit plus toute jeune, je pense qu'elle peut encore créer librement une nouvelle phase de sa vie, donner une autre orientation à son existence. J'y pense depuis longtemps; peut être depuis le premier jour de mon arrestation; en plaisantant au début, puis avec plus de sérieux et de profondeur. Moi je rentrerai dans ma coquille "sarde", je ne veux pas dire que je ne souffrirais pas mais je me sents capable de m'adapter. Je pourrais le supporter, je m'habiterais; celà me permettrait de mettre fin à tout rapport en créant volontairement un fait accompli. Le peu de sensibilité qui me reste m'aide à comprendre certaines choses.

Une des choses les plus importantes pour moi est de pouvoir rester isolé dans ma cellule; la vie avec quelqu'un d'autre me tue, en excitant mon système nerveux jusqu'à amener des convulsions. J'ai été avec d'autres détenus pendant les transits, puis une quizaine de jours au début de ma détention à Turi. Je ne réussissais pas à fermer l'oeil de la nuit parce que l'un ou l'autre en bougeant me mettait dans un état permanent d'incitation nerveuse qui empirait de jour en jour, jusqu'aux convulsions.

Avoir été isolé depuis trois ans, avoir pu me créer mes habitudes sans devoir en venir à des compromis avec mes compagnons de cellule a certainement empêché que mon état de santé n'ait flanché plus tôt. De plus, il est nécessaire d'être isolé pour avoir de quoi écrire et donc pour travailler avec un peu de méhode. Jusqu'à présent l'envie de scuicide ne m'a pas effleuré.

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Date de dernière mise à jour : 19/06/2017