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A l'occasion du mariage du Prince héritier, un décrêt, publié le 2 janvier 1930, a réduit ma peine à 19 ans tout rond, à compté du 14 juillet. J'ai donc royalement bénéficié de 1 ans 4 mois et 5 jours de remise de peine. J'avais 36 ans quand j'ai été jeté en prison, j'en aurais 55 à ma sortie !. D'ici là j'ai encore de quoi remplir queqlques cahiers.

Dans les livres de Jules Verne il n'y a jamais rien qui soit tout à fait impossible: les "possibilitées" dont dispose les héros de Jules Verne sont supérieurs à celles qui existent réellement à l'epoque, mais elles ne sont pas trop supérieures et surtout elles ne sont pas "en dehors" de la ligne de développement des conquêtes scientifiques obtenues; son imagination n'est pas du tout "arbitraire" et a pour cela la faculter de d'exciter l'imagination du lecteur déjà acquis à l'idée du développement fatal du progrés scientifique dans le domaine du contrôle des forces de la nature.

Pour pâques j'ai mangé ma fameuse " colombe" envoyée par Tania.

Pour moi le temps passe, ni bien, ni mal, à part l'émotion, que j'éprouve quand je reçois quelque chose de dehors,émotion agréable et réconfortante, propre à l'homme "animal social" quand il sent,concrétement, qu'il appartient à la communauté "volontaire" en plus de celle à laquelle il est forcé de se soumettre en tant que numéro de série.

j'ai lu une publication scientifique sur les nouveaux systèmes de travail importés d'amérique. L'industriel Ford par exemple a un corps d'inspecteurs qui controlent la vie de ses employés et qui leurs imposent un mode de vie. Ils controlent même la nourriture, le lit, le cubage des pièces, les heures de repos et même les choses plus intimes: celui qui ne se plie pas aux règles et à l'instructions de ces "gardes chiourme" est licencié et ne perçoit pas les 6 dollards minimun de salaire journalier. Ford veut des gens qui sachent travailler, c'est à dire qui sachent coordonner leur travail avec leur mode de vie. Nous autres européen nous sommes trop "bohémiens", nous croyons pouvoir faire certains travaux et vivre comme bon nous semble, en bohémiens. Naturellement le machinisme (comme la prison) nous broie, j'entends machinisme au sens général, comme organisation scientifique, même du travail intellectuel. Nous sommes trop absurdement romantique et pour ne pas vouloir être peit bourgeois nous tombons dans la forme la plus typique de la mentalité petite bourgeoise qui est justement la bohème.

Tania m'a rendu visite. Elle m'a trouvé un peu "rabougri", mais je suis moins rabougri que je voudrais le croire moi-même. Je garde mon sens pratique. Je sais que quand on se tape la tête contre les murs, c'est la tête qui casse et non le mur. Je continuerais donc à suivre ma "pratique" qui veut que je ne défonce pas les murailles à coups de tête (elle me fait déjà trop mal pour que je puisse supporter ce genre de sport), je vais aussi continuer de mettre de côté les problèmes que je ne peux résoudre faute d'éléments indispensables - c'est mà ma seule force, une force qu'on ne peut perdre, ni donner, ni transmettre.

De 1921 à 1926 la probabilité que j'avais envisagé c'était pas d'être mis en prison, c'était de perdre la vie. Ce que je n'avais pas envisagé c'était l'autre prison, qui s'est ajoutée à la première et qui consiste à être coupé non seulement de la vie soiale, mais même de la vie familliale, etc,etc... Je pouvais prévoir les coups des adversaires que je combattais, je ne pouvais pas prévoir que j'aurais reçu aussi des coups venus d'ailleurs, d'où je  pouvais le moins m'y attendre (coups métaphoriques, bien entendu), mais le code lui même divise les délits en actions et en omissions, c'est à dire que même les omissions sont des fautes ou des coups.

A vrai dire, je pense pas être très sentimental et ce ne sont pas les problèmes sentimentaux qui me tourmentent. Ceux qui se présentent à moi je les vis mélés à d'autres éléments ( idéologiques, philosophiques, politiques, etc...) de sorte que je ne sais pas dire jusqu'où arrive le sentiment et où commence au contraire les autres éléments; je ne saurais même pas dire auquel précisément de tous ces éléments il s'agit tant ils sont unifiés en un tout indivisible et animés d'une vie unique. Peut-être est-ce une force, peut être est-ce aussi une faiblesse car cela m'incite à analyser les autres de la même manière et peut être à tirer des conclusions fausses? Je m'arrête là car il parait qu'il vaut mieux ne rien écrire qu'écrire une dissertation.

Je suis soumis à plusieurs sortes de captivités: il y a la captivité qui est constituée par les quatre murs, par la grille, la fenêtre à barreaux, etc; l'autre consiste à être coupé non seulement de la vie sociale, mais même de la vie familliale.

j'ai reçu aussi la visite de mon frère Gennaro avec qui j'ai toujours été plus ami qu'avec le reste de la famille, ça m'a rendu comptant;

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Date de dernière mise à jour : 28/08/2012