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J'attaque mon deuxieme semestre avec un état d'esprit qui est dans l'ensemble sous le signe d'une plus grande tranquillité, bien que de temps en temps la fatigue physique me gagne dû au manque de sommeil. A la maison d'arrêt de San Vittore on autorise le "combustible" "Meta" trés partique et trés utile. A 6h1/2 je me reveille (le reveil sonne à 7h). Je calcule en semaine et non en jour. Le lundi est mon point de repère, ce jour là j'écris et je me rase. Je commence ma journée par  le nettoyage de ma cellule, puis ma toilette et à 8h je vais à l'air, c'est à dire à la promendade qui dure 2 heures; j'emporte un livre, je marche, je lis et je fume quelques cigarettes. Depuis quelques temps, je consacre un peu de temps aussi bien le matin que l'après midi à la gymnastique en chambre qui ,je crois n'est pas trés rationnelle mais qui pourtant me fait le plus grand bien à ce que je sents (mouvements qui mettent en jeu tous les membres et tous les muscles, méthodiquement, en essayant d'augmenter chaque semaine de quelques unités le nombre de mouvements pour que ce soit utile, psychologiquement en me distrayant des lectures insipides qui ne servent qu'à tuer le temps). Il m'est impossible d'étudier vraiment pour des raisons, pas seulement psychologiques mais aussi techniques. A midi je reçois mon déjeuner de dehors, de même pour le diner du soir. Je ne réussis pas à tout manger bien que je mange plus qu'à Rome. A 19 heures au lit et je lis jusqu'à 23 heures.  J'ai lu ainsi pour me distraire les voyages de  l'explorateur norvegien Fridtjof Nansen "glaces et ténèbres". Il raconte son voyage au pôle arctique pour observer sur place le groenland où on retrouvait des arbres et des détritus sans doute d'origine asiatique. Il faisait déplacer son bateau par les glaces et se laissa bloquer par la banquise. Pendant 3ans 1/2 le bâteau ne fit que suivre la dérive des glaces. Mon état d'esprit peut être comparé à celui des marins de Nansen: je lis, je mange, je dors, je pense, je ne peux rien faire d'autre. Je ne peux pas prendre de notes ce qui fait que je ne peux pas travailler méthodologiquement et avec profit. Je lis en dillétante.

Je reste, malgré tout, obsédé (phénomène propre aux prisonniers) par cette idée qu'il faudrait que je fasse quelque chose "Fur Ewig" selon la conception complexe de Goethe. Je voudrais pouvoir m'occuper suivant un plan pré-établi, intensément et systématiquement, de quelques sujets qui m'absorberaient et me polariseraient ma vie interne.

Un de ces sujets pourrait être l'étude de la linguistique comparée. Rien de moins. Mais quoi de plus désinteressé et de plus "fur ewig"? Il s'agirait, naturellement, de ne traiter que la partie méthodologique et purement théorique du sujet, partie qui n'a jamais été traitée complètement et systématiquement du nouveau point de vue des néo- linguistiques contre les néo-grammériens.

L'autre sujet serait l'étude du Théâtre de Pirandello et la transformation du goût théâtral italien que Pirandello représente et au quel il a contribué à déterminer. J'ai, avant Adriano TIELGHER, découvert et popularisé le théâtre de Pirandello par des articles de 1915 à 1920 alors qu'il était aimablement supporté ou ouvertement trainé en dérision.

En juillet, j'ai reçu des nouvelles d'Ustica qui a vu sa population politique multipliée par 6. Berti qui est chargé de faires des cours voudrait que je lui donne des "idées géniales". Je lui répond que la génialité doit être jetée au rebut. Il faut appliquer les méthodes des expérimentations les plus minutieuses et l'autocritique la plus froide et la plus objective. Pour moi l'une des activités  les plus importantes est que les enseignants doivent enregistrer,  développer et de coordonner les expériences et les observations pédagogiques et didactiques qu'ils mènent. Par ce travail inintérrompu, pourrait naître le type d'école et d'enseignement que le milieu requiert.

Ces derniers mois, j'ai eu deux passeraux dans ma cellule. Le premier était plus sympathique que l'actuel. Il était fier et d'une grande vivacité.; l'actuel est très  effacé, d'esprit servile et sans initiative.

Le premier s'était approprié tout de suite la cellule. je crois qu'il était comme moi d'un esprit éminément Goethien. Il se rendait maître de tous les sommets existants dans la céllule, s'y installait quelques minutes pour savourer le silence et la paix. Il n'avait qu'une idée:grimper sur le bouchon d'un flacon de tamania. C'est ainsi qu'une fois il tomba dans le récipient plein de marc de café et faillit mourrir étouffé. Ce qui me plaisait dans ce passereau, c'est qu'il ne voulait pas qu'on le touche. Il se retournait, férocement, les ailes déployées et vous donnait des coups de bec fort énergique sur la main. Il s'était apprivoisé mais sans permettre des familiarités. Ce qui est curieux, c'est que sa relative familiarité ne fût pas graduelle mais soudaine. Il se déplaçait dans la céllule mais toujours du côté opposé au mien. Pour l'attirer je lui offrais une mouche dans une boite d'allumettes; il ne la prenait jamais avant que je me sois éloigné. Une fois, au lieu de la mouche, il y en avait cinq ou six dans la boite; avant de manger il dansa frénétiquement autour pendant quelques secondes. La danse se renouvela chaque fois qu'il y eut des mouches en assez grand nombre.

Un matin en rentrant de promenade je découvris le passereau tout près de moi, il ne me quitta plus. A partir de ce jour là, il se tint toujours à mes côtés, me regardait attentivement et venait becqueter mes chaussures pour se faire donner quelque chose. Il ne se laissa jamais prendre dans la main sans se rebiffer et aussitôt s'enfuir. Il est mort lentement ou plus exactement, il eut une attaque, un soir, alors qu'il était accroupi sous ma petite table. Il a crié comme un enfant et  il est mort le lendemain: il était paralysé du côté droit et se trainait, péniblement, pour boire et manger, puis soudain il est mort.

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Date de dernière mise à jour : 29/08/2012

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