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Encore un mot sur ma période "transit". Un chef des carabiniers qui faisait l'appel des détenus sous sa responsabilité, s'arrêta sur mon nom et me demanda si j'étais parent avec le fameux député, je répondis que Oui; il m'observa avec un regard compatissant en murmurant quelque chose d'incompréhensible. A tous les arrêts il parlait de moi en me qualifiant de "fameux" député. Pendant le voyage un brigadier est venu engager la conversation avec moi. Il était extrèmement intéressé et bizarre, plein de besoins métaphysiques comme dirait Schopenhauer. Il me dit qu'il avait imaginé ma personne comme cyclopéenne et était décu de ce point de vue. Il était en train de lire un livre sur l'équilibre des égoïsmes écrit par un anarchiste Français qui réfutait le marxisme. Je m'abstennais de lui faire remarquer que ce français n'avait aucune qualification scientifique. Mon carabinier parlait comme un autodidacte intelligent mais sans discipline, ni méthode. Au bout d'un moment, il se mit à m'appeler "maître". Je m'amusais follement de cette expérience de popularité.

J'ai appris au contact de quelques détenus de droits communs qu'il existe 4 division fondamentales- l'homme du nord, du centre et du midi (sicile comprise) et les sardes. Les sardes font nettemnt bande à part; les septentrionaux manifestent entre eux une certaine solidarité, mais, à ce qui semble, ils ignorent toute organisation. Ils se font un point d'honneur d'être des voleurs, des tireurs de bourses, des escrocs mais ils n'ont jamais versés le sang. Parmi les hommes du centre, les romains sont les mieux organisés; ils dénoncent même pas les mouchards aux autres régions, mais ils gardent leur méfiance envers les autres. Les méridionaux, à ce qu'on dit, sont eux extrèmement organisés, mais parmi eux existe des subdivisions: l'Etat de Naples, l'Etat des pouilles, l'Etat de sicile. Les siciliens mettent un point d'honneur à n'avoir pas volé mais uniquement versé le sang. Du plus haut au plus bas de l'échelle les siciliens sont solidaires les uns des autres. Il forment vraiment une catégorie à part.

Un soir, il m'a été donné d'assister à une scène d'initiation de la camora. Les gens des Pouilles et de sicile et aussi de calabre exécutent une démonstration d'escrime au couteau, selon les règles des 4 Etats du milieu méridional. On ne s'affronte pas entre siciliens et calabrais car il y a une haine telle entre ces deux Etats que la confrontation finirait, invariablement, par devenir sérieuse et sanglante.

Ceux des pouilles sont les maîtres entre tous ces manilleurs de couteau, imbattables, avec une technique pleines de secrêts et excéssivement dangereuse; conçue en fonction des autres techniques et faite pour aucune raison de toutes. Pendant 1h1/2 on me développa toute la technique régulière de toutes les escrimes connues. Scènes, moments grandioses et inoubliables; autant pour les acteurs que pour les spectateurs. Une vie souterraine s'est révélée à moi avec ses sentiments, ses points de vue, d'honneur, avec une hierarchie de fer, inébranlable. Les armes  étaient de simples cuillers frottées contre le mur pour que la chaux marque les coups sur les vêtements. Voilà comment je passe le temps quand je ne lis pas. Je repense à toutes ces choses, je les analysent, méticuleusement, je m'enmure de ce travail bizantin. Tous ces exemples zoologiques qui tiennent de la fantasmagorie, il n'y a que la scène du croque mort d'Hamlet pour l'égaler.

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Date de dernière mise à jour : 29/08/2012