35-

Parfois, moi-même, je suis méchant, involontairement, et sans le faire exprès. Sans le savoir, je vexe mes amis, ma famille. Celà vient du fait, je crois, que j'ai toujours vécu isolé, sans famille et que j'ai eu besoin d'avoir recours à des étrangers: j'ai toujours peur de géner et d'importuner les autres. Pendant mes différents voyages en prison, j'ai croisé toutes sortes de gens, des plus vulgaires et des plus répugnants, aux plus curieux et aux plus riches de caractéristiques intéressantes. J'ai compris combien il est difficile de pénétrer la vrais nature des  hommes à partir de leurs signes extérieurs. Par exemple à Modène, dans la salle de transit, j'ai voulu offrir ma soupe dont je ne voulais pas à un vieux qui me la demandait. Il était débonaire avec un visage d'honnête campagnard que je le trouvais serein dans son regard et modeste dans ses façons, lorsqu'il m'a demandé s'il pouvait avoir ma soupe. Mais quelqu'un m'a aussitôt averti que c'était une grapule répugnante qui avait violé sa fille.

Parmi mes compagnons de chaine, il y avait un forçat condamné à perpétuité, rencontré à Naples pendant la promenade. Son nom était Arturo, il avait 46 ans et avait déjà purgé 22 ans dont 10 en isolement. Il était élancé, avec des  traits fins et distingués. Il me rappelait le Farinata de Dante. Son visage était dur, anguleux, acéré et froid, la poitrine en avant, le corps tendu comme un ressort prèt à se détendre. Il parlait avec précision et clarté. Il était toujours souriant et calme. Sa peau était jaunie, comme tané. Il me serra la main 2 ou 3 fois avant d'être englouti par la maison d'arrêt.

Dans les moments difficiles tout ce qui survit d'élémentaire dans l'homme moderne revient irrésistiblement à la surface. Ces molécules pulvérisées se regroupent suivant des principes qui correspondent à ce qui subsiste d'essentiel dans les couches populaires les plus profondes.

Il est encore plus incroyable de voir à quel point les hommes contraints par les forces extérieures à vivre de façon exceptionnelle et artificielle, peuvent développer, avec un zèle particulier, tous les côtés négatifs de leur caractère, notamment les intellectuels ou, pour mieux dire, cette catégorie d'intellectuels qu'en italien vulgaire on appelle: "mezze calzette". Les plus calmes, les plus mesurés, sont les paysans, puis viennent les ouvriers, puis les artisans et enfin les intellectuels parmi les quels soufflent de soudaines rafales de folie absurde et infantile. Je parle bien entendu des prisonniers politiques et non pas des droits communs dont la vie est primitive et élémentaire et chez qui les passions atteignent avec une effroyable rapidité des sommets de la folie. En un mois chez les droits communs à Ustica le sang avait coulé à 5 ou 6 rreprises.

Parfois je me sents profondément malheureux parce que je sents que mes proches semblent avoir perdu confiance en moi....Je croyais être mieux connu et mieux compris. C'est ma faute, je le sents, j'aurais dû me détacher, comme je l'ai fait déjà de la vie. Dans mon adolescence, J'ai vécu pendant deux ans en dehors du monde, un peu dans un songe. J'ai laissé se rompre l'un après l'autre tous les fils qu im'unissent au monde et aux hommes. J'ai vécu entierement pour le cerveau et aucunement pour le coeur. Peut-être est-ce pour celà que j'ai beaucoup souffert du cerveau; ma tête a toujours été pleine de douleurs et j'ai fini par ne plus penser qu'à elles. Et non seulement pour les chosent qui regardent ma famille, mais aussi pour tout ce qui touche à ma vie... Je me suis fait ours, en dedans et en dehors. Il en a été pour moi comme si les autres hommes n'existaient pas; comme si j'avais été un loup dans sa tannière. Mais j'ai travaillé, étudié; J'ai peut être top travaillé pour vivre alors que pour vivre j'aurais dû me reposer, j'aurais dû m'amuser. En deux ans, je n'ai peut être jamais ri, comme je n'ai jamais pleuré. J'ai essayé de vaincre la faiblesse physique en étudiant et je me suis affaibli plus encore. Pendant au moins trois ans je n'ai pas passé un seul jour sans avoir mal à la tête, sans éprouver du vertige, sans que la tête m'ait tourné. Je n'ai jamais fait de mal à personne sauf à moi même. Non, je n'ai jamais eu rien à me reprocher. Dans les conditions qui sont les miennes, à présent, combien pourraient en dire autant?

Ajouter un commentaire

Vous utilisez un logiciel de type AdBlock, qui bloque le service de captchas publicitaires utilisé sur ce site. Pour pouvoir envoyer votre message, désactivez Adblock.

Date de dernière mise à jour : 29/08/2012

×