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Ca m'aurait étonné qu'ils me laissent longtemps tranquille. 20 janvier 1927, je quitte Ustica pour Milan; changement de conditions de vie. Il va me falloir de la patience et moi de la patience j'en ai des tonnes, des wagons, j'en ai "cent maisons et plus" comme disent les sardes. je vous passe ce second voyage pas plus agréable que le premier. A Milan ma vie s'écoule monotone. Le simple fait d'étudier est plus difficile qu'on ne pourrait le croire. Je cherche quelques sujets qui m'absorberaient et polariseraient ma vie intérieure. J'ai fait un plan atour  de quatre sujets, mais il est impossible de disposer de l'immense masse de matériel que celà requiet. Au fond, à regarder de près ce à quoi je pense, il y a une certaine homogénéité entre eux: l'esprit populaire créateur, dans ses différentes phases et ses différents degrès de développement. Cet esprit populaire est dans des mesures égales à la base de chacun des 4 sujets aux quels je pense. En gros:

1- sur les intellectuels italiens, les origines, leurs différentes façon de penser, etc.

2- une étude sur la linguistique comparée

3- une étude sur le théâtre de PIRANDELLO

4- Un essai sur les romans feuilletons et le goût populaire en littérature.

Après quelques jours, on m'a changé de cellule et de quartier; du 1er quartier je suis passé au 2éme et de la 19ème cellule à la 22ème.

Ma situation de prisonnier me semble un peu meilleure: une cellule de 3m sur 4,50m et 3n50m de haut. La fenêtre donne sur la cour, c'est ce qu'on appelle une "bouche de loup" avec des barreaux à l'intérieur. On peut voir une tranche de ciel et c'est tout. L'autre avant, on voyait le soleil au centre de la cellule avec une bande d'au moins 60cm, là, mainenant, on voit le soleil l'après midi, mais la bande n'est plus que de 25 cm. J'ai un lit fixe au mur avec 2 matelas (un en laine). On change les draps tous les 15 jours. J'ai une petite table, une petite armoire-commode, une glace, une cuvette et un broc en fer émmaillé, et j'ai quelques livres.

Il m'est difficile d'écrire car on m'a donné d'horribles plumes qui grattent le papier  et qui exigigent une attention obsédante. Je n'ai pas obtenu d'avoir un porte plume en permanence. Il m'est devenu ifficile, sachant que mes lettres seraient lues  conformément au réglement des prisons, de m'attarder sur certains sentiments personnels. J'ai ici une espèce de pudeur et si je cherche à attenuer ces sentiments pour m'adapter à lasituation, j'ai l'impression de jouer les enfants de coeur. Voilà pourquoi, je me contenterai de donner quelques précisions sur mon séjour à Régina Coeli.

A Milan, avant cette prison, j'avais vraiment ressenti physiquement l'acharnement de la police milanaise contre ma personne après mon voyage retour d'Ustica . A tel point que le tribunal spécial est intervenu pour leurs demander d'arrêter et le juge d'instrucion,lui même, qui m'avait convoqué  avait insisté pour que je porte plainte auprès de lui.

Cela m'a valu une quatrième dépression nerveuse. La première avait été en 1911/12, la deuxième en 1916/17, la troisième en 1922/23. Céla dure environ 8 mois à chaque fois. mais je n'ai pas d'évanouissement ou d'autres manifestations pathologiques. Cela me laisse dans une grande faiblesse avec une température qui monte sans raison apparente et la nuit avec des accès de froid avec le corps parcouru de frissons, de tics soudain dans les parties les plus variées de mon être. Je suis pour ainsi dire " électrisé" avec des coups au coeur qui montent à la gorge, comme on dit.

Dans mes délires je parle, parait-il, une langue que personne ne comprend qui devait être un dialecte Sarde? Les fenêtres et les murs m'apparaissent comme peuplés de silhouettes, surtout de visages, sans rien, toutefois, d'effrayant et même parfois souriants. Inversement, il me semble que de temps en temps se forment dans l'air des masses compactes mais fluides qui s'accumulent puis se précipitent sur moi, me faisant reculer d'un bon dans le lit. J'ai parfois aussi des hallucinations auditives. Quand je ferme les yeux pour essayer de dormir, j'entend des voix claires qui me demandes: " t'es là?", "Tu dors?", etc, et d'autres mots sans rapports entre-eux. Une nuit j'ai même, parait-il, parlé de l'immortalité de l'âme dans un sens réaliste et historiciste; c'est à dire comme une survivance de nos actions utiles et nécessaires et leurs incorporation en dehors de notre volonté dans le procéssus historique universel, etc. Si on y pense bien, tous ces problèmes d'âme, d'immortalité, de paradis et d'enfer ne sont, en fin de compte, qu'une façon d'interpréter ce simple fait que:

chacune de nos actions se transmet chez les autres selon sa valeur en bien ou en mal, passe de père en fils, d'une génération à l'autre selon un mouvement perpétuel.

Je suis toujours resté pessimiste par l'intelligence et optimiste par la volonté, c'est à dire que tout en voyant, lucidement, tous les facteurs ddéfavorables et même profondément défavorables, j'ai le malin génie qui me porte à retenir le côté comique et caricatural de toutes les scènes de mes jours actifs en moi et qui me conserve ma bonne humeur en dépit de tout.

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Date de dernière mise à jour : 17/06/2017