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Le journal m'a envoyé 800 lires d'indemnités. Je les ai renvoyé comme contribution pour le journal en ignorant que Gulia avait été obligée d'emprunter 20 lires; quand je l'apprendrais  ça me mettra dans une grande colère. Si j'avais su j'aurais pu partager la somme en deux et lui envoyer 400 lires. J'avais pourtant recommandé à Gulia de ne pas hésiter, en cas de besoin, de s'adresser à mes amis. Et je lui avait répété que je serais plus fort en la sachant à l'âbrit de tout nouveau coup du sort.

Mon ami journaliste Piero Sraffa qui enseigne à present à Cambrige, en économie politique au King's collège et au Trinity collège, m'informe, dans une lettre du 13 décembre, qu'il a ouvert, pour moi, un compte illimité dans une librairie de Milan, à laquelle je pourrais demander des journaux, des livres et des revues. Il m'a offert par dessus le marché tous les subsides que je veux. Celà me permet d'envisager l'avenir avec une certaine sérénité. Si comme on me l'a dit, Gulia et les enfants n'ont à souffrir d'aucune privation, je serait réellement tranquille.

Je sentais venir cette tourmente de façon instinctive, d'autant plus angoissante qu'elle était indistincte. Je savais que j'avais raison mais mes scrupules, dont je n'ai pas réussi à me débarasser, m'ont fait passer oûtre.

Avec les jours qui passent, mes souvenirs de mes 19 jours de voyage pour arriver à Ustica ne sont plus qu'un mauvais souvenir dont je peux rire aujourd'hui: ça restera une expérience morale et physique. J'ai logé dans les prisons suivantes: Palerme, Naples, Caianello, Isernia, Sulmona, Castellamare, Adriatico, Ancône et Bologne avant d'arriver à Milan. A Caianello et à Castelamare il n'y avait pas de prison, on dormait au poste de police de la caserne des carabiniers; ce furent, peut être, les deux nuits les plus mauvaises que j'ai passé. Ce voyage fût pour moi une sorte de très long film; j'ai vu et connu toutes sortes de gens, des plus vulgaires et des plus répugnants aux plus curieux et aux plus riches caractéristiques intéressantes.

Je m'en vais vous donner une impression d'ensemble de mon transfert. Imaginez que de Palerme à Milan serpente un immense ver qui se compose et se décompose continuellement, laissant dans chaque prison une partie de ses anneaux, en reconstituant d'autres; jetant à droite et à gauche de nouvelles formations et s'incorporant en retour des déchêts. Le ver a dans chaque prison des repaires qui ont pour nom "transit" où l'on reste entre 2 et 8 jours et qui accumulent, en les coagulant, la crasse et la misère des générations. On arrive, fatigués, sales, les poignets endoloris par les longues heures de menottes, la barbe longue, les cheveux en broussailles, les yeux enfoncés et brillants à cause de l'exaltation de la volonté et de l'insomnie. On se jette par terre, sur la paillasse qui n'a plus d'âge -tout habillé- pour ne pas être en contact avec la saleté, On s'entoure le visage et les mains dans ses propres serviettes et on se couvre de couvertures insuffisantes dans le seul espoir de ne pas geler. On repart le lendemain encore plus sale et plus fatigué, jusqu'au prochain transit, les poignets bleuis par le froid des menottes et le poids des chaines et par l'effort d'avoir transporter, ainsi paré, ses proppres bagages, voilà tout. Mais maintenant cela est passé et je m'en suis remis.

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Date de dernière mise à jour : 29/08/2012

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