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Je poursuis mon activité de journaliste et de militant politique. Le 1er janvier 1919 on décide collectivement de sortir un nouveau journal :"Ordre Nouveau" l'hedomadaire de culture socialiste. Nous nous mettons en quête d'un local. l'échec de l'insurrection ouvrière d'aout 17 a fait que nous lançons d'entrée dans ce journal un mot d'ordre pressent; "Instruisez-vous car nous aurons besoin de toute votre intélligence, Agitez-vous car nous aurons besoin de toutes votre enthousiasme, organisez-vous car nous aurons besoins de toutes vos forces". Le premier numéro sort le 1er mai, date symbôle. L'appel à la grève avec manifestation de solidarité avec les républiques communistes de Russie est l'occasion de tester la réaction des ouvriers. Moi et quelques camarades socialistes ont est arrête et emprisonné plusieurs jours. C'est la première  fois que je goûte à la prison (fouille, interrogatoire, cellule...), ça ne sera pas la dernière; loin de me décourager cette expérience me conforte dans mon engagement. Il n'y a que quand je me trouve devant un problème que je ne peux résoudre et quand je suis convaincu que ,réellement, je ne pourrai le résoudre, que je l'abandonne et je n'y pense plus.

Cette fin d'année là, j'ai connu un ouvrier trés nature et très sympathique. Chaque samedi soir, à la sortie de son travail, il venait au journal, dans mon bureau, pour être parmi les premiers à lire la revue que je dirigeais. Il me disait souvent; " je n'ai pas pu dormir parce que j'étais angpoissé à la pensée- où en est le Japon?-. C'était le Japon qui l'obsédait parce que dans les journaux italiens on parlait du japon seulement quand mourrait le Mikado ou quand un tremblement de terre tuait au moins 10 000 personnes. Le Japon lui échappait; il ne réussisait donc pas à avoir un panorama systèmatique des forces du monde et il lui semblait par conséquent ne comprendre Rien à rien. Moi, à ce moment-là, je riais de pareil état d'esprit et je plaisantais mon ami  sans imaginer qu'un jour mon Japon famillial m'échapperait à moi aussi.

Quelques mois plus tard, un ouvrier avait été arrêté, le 1er mai, sous l'accusation d'avoir lancé une bombe mythique sur la place St Charles. Un garde royal avait juré l'avoir vu lancer l'engin explosif. Après avoir été incarcéré il a été libéré car l'instruction avait abouti à un non lieu; il avait démontré qu'il n'avait pu lancer aucune bombe parce qu'il était un chrétien dévot. Sitôt libéré, il avait envoyé 10 lires au journal avec ce commentaire:" Le camarade Giacosa , pour sa grâce obtenue, verse dix lires à "l'avanti". Il croit en l'Evangile du Christ. Il fait des voeux por que le christ punisse ce digne garde royal qui s'est parjuré". Il avait tenu à remercier le journal qui l'avait défendu.

Je le remerciais dans un article que je tîtrais "Socialistes et chrétiens". j'expliquais que les socialistes marxistes ne sont pas religieux mais tout en n'étant pas religieux, ils ne sont pas d'avantage anti-religieux.

Il faut cesser de concevoir la culture comme un savoir encyclopédique dans lequel l'homme ne serait qu'un récipient à remplir, à bourrer de données empiriques, de faits bruts et isolés, qu'il devra classer et ordonner dans son cerveau pour répondre au diverses sollicitaions du monde extérieur. Cette culture crée des déclassés, des gens qui se croient supérieur au reste de l'humanité. Elle crée un intellectualisme poussif et incolore qui engendre des illuminés nocifs à la vie sociale. 

En novembre j'assistais à la conférence d'Imola qui instaura officiellement la fraction communiste du Parti socialiste italien ( je m'étais abstenu d'adhérer jusque-là à fraction des "Abstentionnistes").

Quand la lutte contre le fascisme s'est durcie, nous avons mis à la surveillance du journal un camarade ouvrier turinois qui m'escortait aussi dans les rues de Turin pour me protéger d'éventuelle agression. Giacomo était quelqu'un que j'avais connu après la guerre. Notre amitié est devenue profonde et intense. Il était peu expansif et parlait peu. C'était un homme exceptionnel. Il était d'une force herculéenne (il avait été serjent dans l'artillerie de montagne et portait sur ses épaules des pièces de canons d'un poids considérable). Il était extrêmement courageux, mais sans rodomontade et malgré celà d'une sensibilité incroyable qui se manifestait parfois sous une forme mélodramatique, sincère toutefois et sans affection. Il connaissait par coeur une grande quantité de vers de toute cette littérature romantique de pacotille qui plait tant au peuple (du type des livrets d'opéra qui sont écrits, pour la plus part, dans un style baroque curieux, avec des mièvreries pathétiques, écoeurantes, mais qui ont pourtant un succés incroyable) et il aimait les réciter, bien qu'il rougissait comme un enfant pris en faute, chaque fois que je me glissais dans son public pour l'écouter. C'était un homme gigantesque qui déclamait avec une passion sincère des vers de mauvais goût et qui rougissait quand il était écouté par un "intellectuel", même si cet intellectuel était un ami. Il est parti en Union soviétique en 1923 et on m'a annoncé dix ans plus tard qu'il était décédé.

En 21, je m'étais adressé  à des représentants italiens de la société des auteurs français pour avoir l'autorisation de publier dans le journal un roman sous forme de feuilleton. car en Italie il n'y avait aucun type de roman qui soit d'un auteur de quelque relief, d'invention, de construction ingénieuse, d'intrigue élaboré de façon assez rationnelle. Le choix du roman feuilleton répondait au besoins d'illusion qu'éprouvait une partie de nos lecteurs pour rompre la monotonie à la quelle, dans l'immédiat, ils se voyaient condamnés mais aussi parce que, du point de vue culturel, ce genre littéraire peut aider à amener les hommes qui lisent à se mettre en mouvement, à sortir de leur présent pour devenir capables,  collectivement, d'atteindre le but que l'on se propose, c'est à dire se "conformer" à ce but.

Pour 1000 lires j'avais obtenu l'autorisation et le traducteur qui était un avocat. Il me semblait tellement être un homme de mêtier que j'envoyais le tout au typos afin que l'on compose la matière de dix feuilletons à tenir toujours prêt. Cependant la nuit précédent la première publication, j'ai voulu, par scrupule, controler et je me fis apporter l'épreuve du premier feuilleton. Dés les premières lignes j'ai bondi; je venais de découvrir que sur une montagne il y avait un gros navire!. Ils'agissait pas du Mont Aarat et donc pas de l'arche de Noé, mais d'une montagne suisse et d'un grand hôtel. La traduction était toute entière de cet acabit " morceau de ROI" était traduit par pezzettino de Ré, goujeat par pesciolino et tout à l'avenant et de façon encore plus comique.

Sur ma protestation le service me fit un rabais de 300 lires pour refaire la traduction et m'indemniser de la composition perdu. Mais le plus beau fût quand l'avocat qui avait encaissé les 700 lires qui restaient et qu'il devait remettre à son chef de bureau, s'est enfui à Vienne avec sa fille.

Comme on dit en sarde: il était à la culture ce que la mite est à l'art de l'habillement.

Il m'arrivait de voir un reporter du quotidien que je dirigeais qui au lieu de ramener des nouvelles partait dans des divagations à n'en plus finir; je savais alors qu'il avait perdu son temps au café au lieu de travailler à s'informer. Mais j'ai aussi eu l'occasion d'aller apprécier comment les ouvriers lithographes reproduisaient de belles manières les images de Rikki-Takki-Tawi et du jeune Mongli qui avait été élevé par les loups ; ces récits empreints d'une énergie morale et volontaire étaient reproduit sur pierre.

A cette époque je m'étais laissé convaincre par le directeur d'une maison d'édition de publier un recueil d'articles qui en réalité formaient un tout; l'année suivante j'ai préféré payer une partie des frais de composition et j'ai retiré le manuscrit. trois ans plus tard, le député Franco Ciarlantini me proposera d'écrire un livre sur le mouvement de l'ordine Nuovo qu'il aurait publié dans une collection où était déjà sorti des livres de Mac Donald, de Compres, etc. Il s'engageait à ne pas changer une virgule et à ne coller aucune préface ou note polémique. Avoir à cette époque un livre publié par une maison d'édition fasciste, dans de telles conditions, était très alléchant mais j'ai refusé ( je venais d'être élu député de la Venetie).

 

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Date de dernière mise à jour : 07/09/2012