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Un de mes plus grands "remords" intellectuels de ma vie est la douleur profonde que j'ai occasionné à mon bon professeur Bartoli qui était persuadé que j'étais l'archange destiné à exterminer, définitivement, les "néo- grammairiens", car lui, qui était de la même génération que cette bande de canailles et lié à elle par des millions de fils académiques, il ne voulait pas aller dans ces formulations, au delà d'une certaine limite fixées par les convenances et par la déférence dues aux vieux monuments funéraires de l'érudition.

Je regrette un peu de ne pas avoir suivi les impulsions de mes années de jeunesse et de ne pas être devenu un pacifique rat de bibliothèque qui se nourrit de vieux bouquins et produit des dissertations sur l'usage de l'imparfait du célèbre humaniste de Padoue Sicco Polenton ( 1375-1447).

J'avais un autre professeur Cosmo qui était une personnalité scientifique et morale. Il avait remplacé à l'université Arturo Graf dans la chaire de littérature Italienne. C'était un diabolique Hegélien; un professeur et un éducateur. Je garde de lui un souvenir plein d'affection et je dirais même de vénération. Il avait beaucoup de sincérité et une droiture morale avec des traces de génuité native qui est le propre des grands érudits et savants.

Il nous arrivait de nous promener ensemble la nuit dans les rues de Turin et d'avoir de longues discussions. J'étais son élève et je n'étais pas d'accords avec lui sur bien des points mais nous avions l'impression de participer, totalement ou en partie, au mouvement de réforme morale et intellectuel lancé en Italie par Benetto Croce dont le premier principe était que l'homme peut vivre sans religion révélée, positive, mythologique alors que Cosmo était un catholique fervent.

Peu avant le début de la guerre en cette année 1914 (j'avais 23 ans) j'ai adhéré à la fédération socialiste de Turin. Nous sortions souvent en groupe des réunions du parti en entourant celui qui était notre leader: Mussolini.

Cosmo est devenu rédacteur au journal "la Stampa". De mon côté j'écris dans des revues socialistes comme " il Grido del popolo" des articles sur l'aspect de la vie sociale et politique à Turin.  Hebel disait "vivre c'est être partisan". J'étais d'accord avec cette conception des choses; on ne peut pas seulement être homme et rester étranger à sa citée. Vivre c'est être citoyen et partisan. Je hais les indifférents qui sont des pleurnicheurs innocents éternels. Pour moi m'associer à un mouvement voulait dire assumer une part de la responsabilité des évènements qui se préparent, devenir un artisan direct de ces évènements. Adhérer comme je le faisais c'était accomplir un acte d'indépendance et de libération, c'était me rendre indépendant et libre. J'avais choisi de suivre la discipline politique du Parti socialiste pour lutter pour ma propre libération du fardeau de l'esclavage de classe. J'étais dans un parti qui conçoit l'histoire comme une création de l'esprit, un parti révolutionnaire qui se pose aussi les problèmes sur le rôle qu'il doit jouer dans le moment actuel de la vie italienne.

Dans un de mes premiers articles je discutais la position de Togliati qui défendait l'idée de "Neuralité absolu" dans la guerre qui venait d'éclater et il était contre la position ambigu du directeur d'alors de "l'avanti" : Mussolini. Je ne discutais pas du concept de neutralité du prolétariat mais des modalités de cette neutralité. Je pensais que l'idée de la formule "neutralité absolue" si elle avait été utile au début et nécessaire pour s'opposer avec vigueur aux passions et intérêts particuliers, à présent, cette attitude dogmatique et intransigeante devait être transformée en "neutralité active et agissante". J'étais dans un parti de Révolutionnaires qui concevait l'histoire et les conditions favorables pour la "trouée" définitive vers la révolution, je pensais que le prolétariat ne pouvait pas se contententer de la formule du parti. Transformer cette formule en "neutralité active et agissante" c'étair rendre à la vie de la nation son authentique et franc caractère de lutte de classe et mettre à l'épreuve nos responsabilités de parti en faveur du but fixé. Cette nouvelle formulation me semblait nécessaire pour rétablir le dualisme des classes qui le libérera de l'incrustration bourgeoise que la peur de la guerre avait déposée sur lui. C'était la meilleure façon, d'après-moi, de préparer le prolétariat à accomplir la révolution pour transformer la société dans une forme plus parfaite.

Concernant Mussolini, je pensais que ses déclarations étaient celles d'un Romagnol socialiste Italien. Lui faisait du concrétisme réaliste et nous du formalisme révolutionnaire. Pour moi, lorsqu'il écrivait dans "l'avanti" en s'adressant à la bourgeoisie :" allez où votre destinée vous appelle" (si vous considérez qu'il est de votre devoir de faire la guerre à l'Autriche, le prolétariat ne sabotera pas votre action), je pensais qu'en disant celà il reniait nullement son attitude face à la guerre de Libye qui avait été le mythe négatif de la guerre comme disait Togliatti. Selon moi, lorsque Mussolini parle de "votre destinée", ce n'était pas une embrassade générale qu'il voulait, pas une fusion de tous les partis dans l'union nationale car ce serait anti-socialiste. J'étais pas loin de penser qu'il voulait seulement faire prendre conscience au prolétariat de sa force de classe et de son potentiel révolutionnaire et qu'il reconnaisse qu'il n'était pas suffisamment mùr pour prendre le pouvoir et faire la révolution car il lui manquait encore la discipline idéale pour qu'il se sente capable de remplacer la classe des dirigeants actuel au pouvoir. Je disais cela  pour expliquer ma position par rapport à celle exprimée par Togliatti, mais concernant Mussolini, je prenais soins de rajouter à la fin de mon article du 14 octobre 1914 que: "la position de Mussolini présuppose que le prolétariat renonce à son attitude antagoniste et se prépare pour qu'après l'impuissance de la classe dirigeante, il se débarasse d'elle, s'empare de l'Etat. Si du moins j'ai bien interprété sa déclaration un peu confuse et si je les ais développées comme lui même l'aurait fait".

Concernant ma demande de repport des examens, j'avais reçu en février confirmation qu'elle avait été accepté et à la fin du mois de mars suivant j'avais réussi tous mes examens universitaires.

J'avais une claire conscience de la réalité effective des choses, marqué par la volonté d'adhérer à cette réalité et d'agir en fonction de ce qu'elles sont et non comme on voudrait qu'elles soient. Le journal devait être celui de la culture ouvrière, une invitation à agir et penser.

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Date de dernière mise à jour : 29/08/2012

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