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Je m'en vais vous livrer un trait caractéristique de la vie de mon pays. J'avais 14 ans et j'étais en 4° à Santa Lussurgiu. Avec un autre garçon, pour être chez nous 24 heures plus tôt- c'était presque Noël- nous nous mimes en route, à pieds, le 23 décembre après déjeuner, au lieu d'attendre la diligence du lendemain matin.

A force de marcher, nous étions arrivés à peu-près à mi-chemin, dans un endroit complétement désert et solitaire: à gauche, à une centaine de mètres de la route, s'allongeait une rangée de peupliers avec des taillis de lenstiques. Et voilà qu'on nous lâche un premier coup de fusil au dessus de la tête; la balle siffla à une dizaine de mètres au dessus de nous. Nous crûmes à un coup accidentel et nous continuâmes tranquillement. Un second puis un troisième coup plus bas nous firent comprendre tout de suite que c'était bien nous qu'on visait et alors nous nous jetâmes dans le fossé et y demeurâmes aplatis un bon moment. Quand nous tentâmes de nous relever, un nouveau coup de fusil et cela pendant environ deux heures avec une douzaine de coups qui nous poursuivaient, tandis que nous nous éloignons en rampant, chaque fois que nous tentions de revenir sur la route.

C'était certainement une bande de joyeux drilles qui voulaient s'amuser à nous effrayer, mais tu parles d'une peur intérieure. Nous arrivâmes chez nous tard dans la nuit, bien fatigué et couvert de boue; nous contâmes l'aventure à personne, pour ne pas effrayer nos familles mais cela ne nous fit guère impression jusqu'aux vacances suivantes du mardi gras où nous refîmes le voyage à pieds sans ma moindre histoire cette fois.

Cette histoire est tout ce qu'il y a de plus vrai; elle n'a rien d'une histoire de brigands! Cela me fait penser à présent à une courte nouvelle d'un écrivain français peu connu, Lucien Jean,, je crois qu'il était employé dans une administration municipale à Paris. La nouvelle s'intitulait: "un homme dans un fossé". Cela n'avez rien à voir avec la situation précèdente.

Je vais essayer de m'en souvenir: Un homme qui avait fait les quatre cent coups sort, un soir, d'un cabaret, après avoir marché en zigzaguant sur la route; peut-être avait-il trop bu, peut être la vue des belles dames l'avait-elle un peu ébloui? toujours est-il qu'il tomba dans un fossé. Il faisait nuit noire, son corps se coinça entre rochers et buissons; il était un peu effrayé et ne bouge pas de crainte de tomber encore plus au fond.L es buissons se referment sur lui, les limaces rampent sur son corps, le couvrant de fils d'argent (peut être qu'un crapaud se posa sur son coeur pour sentir ses battements, et en réalité parce qu'il le considérait encore vivant). Les heures passèrent; à l'approche du jour et des premières lueurs de l'aube, des gens commencèrent à passer. L'homme se mit à crier au secours. Un monsieur à lunettes s'approcha: c'était un savant qui rentrait chez lui après avoir travaillé dans son laboratoire expérimental:

-Qu'y a-t-il ? demanda t'il

-Je voudrais sortir de ce fossé, répondit l'homme;

-Tiens, tiens, tu voudrais sortir de ce fossé ! et que sais-tu, toi, de la volonté, du libre arbitre, du self- arbitre?. Tu voudrais, tu voudrais? toujours pareil, l'ignorance. Tu ne sais qu'une chose: que tu tenais debout de par les lois de la statique et que tu es tombé de par les lois de la cinématique. Quelle ignorane, quelle ignorance!.

Et il s'éloigna en hochant la tête indigné.

D'autres pas résonnent; nouveaux appels de l'homme. Arrive un paysan qui mène un cochon au marcher en fumant sa pipe:

-Tiens, tiens! tu es tombé dans le fossé, hein? Tu t'es saoulé, tu t'es amusé et tu est tombé. Et pourquoi n'est tu pas allé dormir ccomme moi?

Et il s'éloigne de son pas rythmé par les grognements du cochon.

Alors passe un artiste qui gémit parce que l'homme voulait sortir du fossé. Il était si beau; tout argenté par les limaces, le couvre chef nimbé d'herbes et de fleurs sauvages; il était si pathétique!. Puis passe un ministre de Dieu qui se met à lancer des imprécations contre la dépravation de la ville qui dormait ou s'amusait alors que l'un de ses frères était tombé dans le fossé. Il s'exalta et s'en fut en courant faire son sermon terrible à la prochaine messe. Aussi l'homme est toujours dans le fossé, jusqu'au moment ou il regarde autour de lui, voit, exactement où il est tombé, se dégage et prenant appuis sur ses bras et ses jambes, s'arqueboute, se redresse et sort du fossé par ses propres moyens.

Je ne sais pas si j'ai bien rendu cette histoire, mais je crois qu'elle explique bien qu'il faut savoir ne pas se laisser écraser par la vie, qu'il faut sortir du fossé et jeter au loin le crapaud qui s'est mis sur son coeur quand on s'est endormi dans la campagne. Il ne faut pas laisser les autres decider pour soi, mais être fort et ne conserver du passé que ce qui fut constructif et beau.

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Date de dernière mise à jour : 29/11/2012

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